A moins de 30 ans, Anastasia Colosimo a le mordant d’une élite combative. En pleine écriture de sa thèse à Sciences Po, elle démêle les sujets théologico-politiques dans son essai « Les buchers de la liberté » (Editions Stock, 2016) dont celui du blasphème, redevenu très contemporain.

Entretien avec une intellectuelle clairvoyante.

 

Vous avez un parcours teinté à la fois de théologie politique, de droit et de criminologie. Comment l’avez-vous construit ?

Ma famille est chrétienne orthodoxe, très attachée à l’histoire et à la découverte des minorités chrétiennes en Orient. J’ai donc beaucoup voyagé et mon père tenait à nous montrer ce qu’il restait de l’Empire Byzantin notamment, avec ses mosaïques cachées.
J’ai été prise de passion pour la philosophie au lycée. Cette matière a bouleversé ma façon de me représenter le monde. En prépa littéraire, j’ai découvert la théologie politique, une matière aussi passionnante que je l’ai étudiée ensuite en Master à Sciences Po. C’est en début de deuxième année de Master que j’ai décidé de travailler sur le thème du blasphème. C’est un symptôme formidable pour parler de théologie politique, un moyen d’appliquer cette branche de la philosophie à un sujet qui était déjà d’actualité, bien avant les attentats de 2015.

Quel en était l’intitulé ?

La religion fait-elle la loi ? Métamorphose du blasphème. En thèse, j’ai étudié à Columbia et à mon retour j’ai commencé à enseigner à Sciences Po. En même temps, je suivais des cours en Licence de Droit à Assas de DU de Criminologie. C’était un élément qui me manquait dans ma recherche.

PLON, 2016

Pour quelle raison ?

Lorsque l’on étudie la théologie politique, l’une des raisons pour lesquelles on le fait, c’est expliquer le retour du religieux. Dans ce retour, le phénomène énorme est celui de l’Islam politique, de l’islamisme et du djihadisme.

Vous faites donc un parallèle entre la criminologie et le djihadisme.

C’est ce que j’ai étudié. Il y a des rapprochements très forts sur le terrain. De la même manière que l’on constate en France que des jeunes délinquants deviennent djihadistes, il y a une grande convergence entre grand banditisme et djihadisme. De grands bandits se convertissent, mais ne sortent pas pour autant du grand banditisme.

Quel lien faites-vous entre Islam politique et banditisme ?

Nous sommes encore en plein processus de sécularisation (ndrl, la sécularisation consiste ici à soustraire à l’influence des institutions religieuses des fonctions qui appartenaient au domaine public). Ce serait donc difficile de trouver ders raisons structurelles dans l’Islam, qui est une religion plus tardive que le Judaïsme et le Christianisme, et qui épouse la modernité de manière différente. On peut dire que le Coran est un livre qui accorde une place importante à la religion comprise comme politique parce qu’on y lit des récits de conquêtes, mais dire ça n’épuise pas la complexité du problème.

Ce qui est en revanche plus intéressant, c’est la conjugaison de deux phénomènes contemporains : d’une part, le fait que l’Islam se soit institué en tant que force politique contre l’Occident, partout au Moyen-Orient et qu’il y a eu un encouragement de l’Islam politique par les américains contre le pouvoir soviétique. D’autre part, les guerres qui se sont succédées, faites par l’Occident et la création d’Israël, avec le processus de décolonisation qui a commencé, ont provoqué le fait que tous ces pays se sont senti investis d’une nouvelle identité.

J’espère que Daech va réellement reculer et être éradiqué. Si tel était le cas, ce ne serait pas pour autant la fin du terrorisme.

Leur dénominateur commun était l’Islam, et celui-ci a joué le rôle de « réveil » contre l’Occident, comme une force d’opposition. Il n’y a rien qui ressemble plus à Daech que les Khmers Rouges par exemple, dans la manière dont ils se construisent, l’histoire qu’ils se racontent.
Si l’on veut être un musulman contre l’Occident, il faut donc faire allégeance à Daech.
C’est plus compliqué que cela. On peut aussi être iranien, ou du Hezbollah libanais. En fait, il y a deux islams : l’islam chiite avec le Hezbollah libanais, l’Iran et, bien qu’alaouite, Bachar El Assad, et d’un autre côté l’islam sunnite. N’oublions pas, au milieu, l’Arabie Saoudite et ce double jeu évident : le terrorisme y est né, mais ils ont été dépassés par les évènements et se retrouvent dans une position assez inconfortable. Ensuite, ils ont l’appui inconditionnel des USA et de l’Europe en général. Donc, si Daech essaie d’entrer en Arabie Saoudite, il y aura certainement une troisième guerre mondiale, bien plus importante que les frappes contre Daech.

Le problème est que nous sommes allés très loin dans la dissolution des identités, dans le cadre de la mondialisation, au nom de la modernité. Là où les soldats de Daech sont prêts à se sacrifier pour quelque chose qui, pensent-ils, leur ressemble, nous n’avons pas grand-chose à opposer.

Certains imaginent la chute de Daech en 2017.

Je pense que c’est compliqué de se projeter. Le problème est que depuis 2001, on nous dit que le terrorisme est terminé, que l’attentat de New-York était le dernier. Après celui de Charlie , idem. Après ceux de Novembre 2015, on nous dit qu’ils ont changé de stratégie. Ça fait des années que c’est bientôt fini. Daech occupe tout de même des territoires, certes désertiques pour beaucoup, mais qui représentent l’équivalent en superficie du Royaume-Uni.
Daech occupe surtout le terrain psychologique et dans tous les pays.
Ils ont gagné la guerre psychologique, c’est évident. C’est le principe même du terrorisme. Nos sacs sont vérifiés à tout bout de champ. Regardons l’Afrique et Boko Haram. Il y a une convergence de Boko Haram et de Daech sur la côte libyenne : ils ont un accès direct à l’Europe. Et puis, il y a tous les autres groupes terroristes qui ne font pas allégeance à Daech.

La proposition de loi pour la déchéance de la nationalité a finalement été abandonnée par le gouvernement. Mais la question d’identité nationale ne sera-t-elle pas au cœur des prochaines campagnes élections ?

Le débat de la déchéance de nationalité a cristallisé les problèmes identitaires en France. C’est un débat vide de sens, et du point de vue juridique également. Et c’est déjà dans beaucoup de programmes électoraux connus. Nous n’avons pas eu besoin de cette proposition pour savoir que ce pays allait mal et qu’il y avait de fortes crispations identitaires.

A la manière dont Daech surfe sur la question identitaire. Est-ce que l’on ne se renvoie pas ces mêmes problèmes ?

La question de l’identité est une grande préoccupation de notre époque. Elle ne touche pas seulement les identités radicales en dehors de nos frontières, mais aussi à l’intérieur. La « Manif pour tous », par exemple, exprimait aussi la volonté de ne pas abandonner une certaine identité.
Le parallèle qui est simple à faire est que tout le monde a peur d’être dissout dans la mondialisation. Dans cet espace monde, où tout le monde se ressemble, et ou l’identité est détruite, les réactions sont différentes. Face à cette dissolution des entités se réveillent et se déclinent de mille manières. Il y a soit le repli identitaire, soit la redécouverte d’une identité, ou même une découverte tout court et une nouvelle appartenance. Le problème est que nous sommes allés très loin dans cette dissolution dans la mondialisation.

C’est toute la stratégie du terrorisme : radicaliser le « ventre mou » des populations.

Là où les soldats de Daech sont prêts à se sacrifier pour quelque chose qui, pensent-ils, leur ressemble, nous n’avons pas grand-chose à opposer. A part des tweets « Je suis en terrasse ». C’est très touchant et Je comprends le besoin de se recueillir, mais ces réactions-là sont complètement décalées. Mais concrètement, c’est pathétique et Cela n’a pas de sens : personne ne « résiste » en terrasse. Par ailleurs, du point de vue du besoin de rituel face à la mort, c’est intéressant de constater que le premier mouvement est de se réunir devant des autels républicains et de s’exprimer collectivement.

Justement, quel est votre bilan de la liberté d’expression ?

Il est plutôt catastrophique. Ce que j’essaye de montrer est que dans les pays musulmans, l’interdiction du blasphème est devenu au niveau national une façon de réprimer les minorités, et à l’international de faire croire à un choc des civilisations. Si bien que les occidentaux voient dans les musulmans de potentiels bourreaux, et les musulmans voient dans les occidentaux de potentiels mécréants.
En Europe, au lieu d’y opposer une vraie doctrine, le blasphème continue à être condamné soit en tant que tel, soit en tant qu’offense aux croyants. Cette dernière est une invention contemporaine, et c’est parce que les groupes religieux dans le contexte des pays séculiers, ne pouvaient plus mettre des limites à la liberté d’expression au nom du blasphème, qu’aux droits de l’Homme, ils ont opposé la protection d’autrui et les sentiments des croyants.
Ce qui devient un combat entre deux droits de l’Homme. Ainsi, on se retrouve dans une espèce de mensonge, en pensant que l’on protège des croyants, alors que c’est l’invention d’un contournement juridique, qui retourne finalement la démocratie contre elle-même.

 

@capbertrand

© womenside, 2016, tous droits réservés

Laisser un commentaire