Rencontre du futur. Découvrez le travail des Happy Men et d’Antoine de Gabrielli. Ou sont les hommes ? Maintenant, vous savez.

 

J’ai lu un tas d’interview à votre sujet, je vais essayer d’être original. Vous avez créé « Happy Men » en 2013 et vous comptez 250 adhérents c’est ça ?

300 maintenant.

Et qui sont essentiellement des hommes ?

Ah ce ne sont que des hommes, 100 % d’hommes.

Comment, un matin, vous vous êtes levé et vous vous êtes dit… ?

C’était pas un matin, c’est petit à petit. Y a déjà l’histoire familiale. J’ai une mère qu’a bossé toute sa vie, qu’est médecin et qui bossait avec mon père. Ce qu’ils vivaient en tant que couple étaient vraiment intéressant. Ils soignaient des personnes, des cas compliqués, ensemble. Je trouvais ça merveilleux. Et du coup, quand je pensais à ce que serait ma vie plus tard, je ne pouvais pas concevoir d’avoir une femme qui ne travaille pas. Je trouve que c’est une relation plus égalitaire. C’est la relation que je recherche avec une femme. Ce n’est pas une relation de domination spécifiquement. J’avais besoin de respecter ma femme intellectuellement. Sur le plan business, sur le plan des idées, sur le plan de la citoyenneté, exactement comme un homme.

Vous aviez peur de ne pas la respecter si elle restait à la maison ?

Le fait est que les mères de mes copains, des femmes au foyer, je les trouvais pas assez branchées sur la vie, le monde, la politique. Je ne suis pas politisé mais je suis passionné par la politique. Mais je ne veux surtout pas normer. Je conçois très bien qu’une femme qui n’a pas d’activité rémunérée peut avoir une perception très aigüe de la vie sociale et un engagement politique fort.
Donc peu importe son statut social ?
Peu importe. Même si j’ai reproduit ce que vivaient mes parents.

L’idée des « Happy Men » c’est venu à quel moment alors? Si ce n’est pas indiscret, vous avez rencontré votre femme quand ?

En 1987.
On voulait tous les deux avoir une famille nombreuse.

 

Oui, j’ai vu que vous aviez six enfants !

Oui et on s’est dit qu’on n’y arriverait jamais si on bossait tous les deux. Comme on fait aujourd’hui. Elle était dans le marketing dans l’édition et moi, dans le marketing des produits de luxe. Tous les deux très engagés. On avait un principe de base : on fait les enfants d’abord, on réfléchit ensuite. On voulait pas que nos choix de boulot influencent nos choix dans la vie privée. J’ai toujours été mal à l’aise avec l’injonction silencieuse qu’est faite aux femmes, par exemple, d’utiliser des contraceptifs quand elles obtiennent un poste pour leur faire comprendre qu’il ne faut pas faire un enfant tout de suite. Ça veut dire que la culture de l’entreprise influe directement vos choix, qui sont pour des choix véritablement essentiels. Demander à une femme ou à un couple de contrôler sa fécondité au nom du job que l’on fait, je trouve ça inimaginable, insupportable.

 C’est le changement de regard des hommes sur les hommes qui permettra de changer le regard que les hommes portent sur les femmes.

Vous avez attendu d’avoir vos six enfants pour créer « Happy Men » ?

Oui, c’est ça. On a créé une première boîte ensemble en 1987 et elle est devenue en 2000 « Campanieros ». Et on a donc bossé sur le problème de l’inégalité professionnelle. Tout le monde me disait autour de moi qu’il fallait lutter contre les hommes, qu’ils n’allaient pas céder le pouvoir tous seuls et encore moins, se mettre tous seuls aux tâches familiales ou domestiques. Ma conviction était qu’il y avait une grande erreur là-dedans. Alors certes, il y a un grand nombre d’hommes qui n’ont aucun intérêt dans les choses de la famille peut-être, mais il y en a de nombreux autres qui ont un vrai intérêt et ceux-là apprennent assez vite qu’ils ne peuvent pas porter ses besoins dans un cadre classique professionnel. C’est là toute la question des stéréotypes. Ils comprennent vite qu’ils vont être considérés comme désengagés s’ils prennent leur mercredi après-midi, s’ils partent tôt, s’ils refusent une réunion tardive, s’ils refusent une mutation. Ils vont très vite comprendre que cela ne se fait pas pour un mec.

C’est presque les mêmes sanctions pour les femmes…

Oui, alors ce sont les mêmes et donc on est dans un système qui n’évolue pas. Ça évoluera le jour où les collègues et le patron arrêteront de penser qu’on peut plus compter sur le type qui prend ses mercredis après-midi ou se « désengage » selon eux. Le jour où ça changera pour les hommes, ça changera pour les femmes. Il faut changer la culture. Et ce n’est pas une question de loi. Légalement, les hommes comme les femmes ont le droit de demander un congé leur mercredi. Le problème c’est comment on regarde les hommes qui utilisent ça.

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Ça, ce serait votre objectif ?

Oui. C’est le changement de regard des hommes sur les hommes qui permettra de changer le regard que les hommes portent sur les femmes. Et je crois que le cœur du problème se passe dans l’entreprise. Et pour que cela change, il faut que le pouvoir dans l’entreprise soit supporteur. Et là encore c’est que des hommes. 75% des cadres supérieurs sont des hommes. Si ces hommes-là ne changent pas, rien ne changera.

Ce qui se gagne pour la femme dans le milieu professionnel, se gagne pour les hommes dans la vie privée.

Quel est le regard des autres hommes sur ce que vous faites ?

En général, ils sont indifférents ou légèrement narquois.
Je parle de tout le monde : vos collègues, vos amis, le journaliste qui vous interview…
D’accord, alors vous avez 1% d’hommes militants, vous avez 5% d’hommes entièrement opposés à ce sujet, et 94% d’hommes indifférents ou légèrement narquois.

J’ai justement la question que personne ne vous a posé : mais qui sont-ils ces 300 adhérents ?

Des hommes absolument classiques. Ce sont des gens qui sont dans l’entreprise mais pas forcément militants. Je n’en cherche pas d’ailleurs à priori. Ceux-là ne m’intéressent pas, ils sont déjà sensibilisés. Les gens qui m’intéressent, ce sont ceux pour qui ce n’est pas un sujet. Pour eux, c’est un sujet de femmes, de bonnes femmes, un sujet politiquement correct. Ce sont des gens qui ont l’impression d’être pour l’égalité, qu’il n’y a pas besoin de changer les choses. Ils ne voient pas ce qu’ils ont à faire. C’est pour cela que chez les « Happy Men », nous accordons beaucoup d’importance à la formation. Pour être « Happy Men », il faut être formé. Sinon on ne comprend pas où est le sujet. Il faut comprendre que ce qui se gagne pour la femme dans le milieu professionnel, se gagne pour les hommes dans la vie privée. Que c’est un enjeu de business, de management et de performance pour que les gars comprennent bien. Ce qu’on a mesuré chez les « Happy Men », d’après des sondages qui ont été fait, est que la principale préoccupation des hommes cadres c’est leur couple. C’est pas le temps pour les enfants, c’est le couple. Le temps pour les enfants, il est connu. Il est normé. On l’identifie bien. Alors que pour le couple, la question est : qu’est-ce qui est essentiel à mon équilibre ? Ce ne serait pas très dur d’arranger tout le monde, les horaires … Ils seraient tous d’accord en plus. Il suffirait juste de changer le regard. On est dans la culture. C’est en un jour, en se faisant violence, en se disant : « ce mec qui me demande un aménagement de son temps de travail, je vais l’accepter, je ne vais plus le considérer comme quelqu’un sur qui je ne peux plus compter, au contraire je vais continuer à investir sur lui. » Le jour où je fais ça et que je vois que ça marche, ça ne posera plus de problème quand une femme me le demandera. Et là, la partie sera gagnée.

Et les femmes, alors, comment réagissent-elles ?

A 90, 95% elles réagissent très bien. Elles sont très supporteurs. Y a quelque chose de symptomatique c’est qu’il y a deux réseaux de femmes avec qui on travaille : la SNCF et la Caisse des Dépôts. Le réseau des « Happy Men » a été créé par des réseaux de femmes. Elles sont très engagées. C’est elles qui ont voulu qu’il y ait un réseau « Happy Men ». Il n’y a que quelques femmes qui pensent que de créer un réseau d’hommes c’est une stupidité, qu’il faut faire des réseaux mixtes. Ce en quoi je ne crois pas du tout. A l’origine, les femmes ont créé des réseaux uniquement de femmes parce qu’elles avaient besoin d’avoir une parole libre entre elles. Sur ce sujet et notamment parce qu’il y a un certain nombre de sujets difficilement abordables face aux hommes. Et les hommes ont exactement le même problème. Et y a un moment où il faut se parler entre soi. Après il n’y a que de très rares femmes qui s’opposent à ces réseaux car elles pensent qu’il s’agit d’un combat de femmes contre les hommes.

« La vraie école du commandement c’est la culture générale. »

Le Général De Gaulle

Est-ce que vous avez un mentor, quelqu’un qui vous a influencé ?
Non. Tout est parti de discussions que nous avons eu entre hommes. Quand on est entre hommes, et qu’on aborde ce sujet-là, je suis surpris par la frustration et la souffrance intenses qu’ils ressentent. Je me dis : mais comment ça se fait que ça ne sorte jamais ?

Mais alors comment ça se fait ?

Eh bien parce que les occasions de parler entre hommes sur ce type de sujet sont inexistantes. On parle de sujets de mecs : sports, business, réussites, succès féminins… C’est pour ça qu’il faut un environnement bien conçu pour en parler.

Aujourd’hui comment ça fonctionne ? Comment vous vous regroupez ?

Dans chaque entreprise partenaire, ça commence par deux cercles animés par deux référents Happy Men. Ils vont réunir de cinq à vingt personnes. On recommande d’ailleurs de ne pas dépasser vingt personnes. Sinon on se parle plus. On leur recommande de se réunir cinq fois par an. Plus c’est compliqué, moins c’est trop léger. Il faut prendre un temps convivial comme autour d’un déjeuner.

Et ça débouche sur quoi concrètement à chaque fin de réunion ?

Dès que les gars sont au point, tu quittes ton cercle et t’en crées un. Après tu organises un temps fort avec les femmes. On ne travaille pratiquement qu’avec des entreprises qui ont un réseau de femmes. Puis tu prépares le forum des Happy Men qui a lieu une fois par an. C’est beaucoup de boulot.

Est-ce que vous avez un proverbe ou un adage auquel vous tenez particulièrement ?

J’ai une phrase de De Gaulle qui dit : « La vraie école du commandement c’est la culture générale. » Pour aborder ces sujets dont on parle, si on n’a pas de vision littéraire, politique, historique, il nous manque des billes. Si on ne maîtrise pas le passé, on peut pas inventer le futur.

Si vous étire Président ? …

Je changerai le travail, de manière très profonde. Je créerai un immense service civique obligatoire où tout le monde serait impliqué de la même façon dans le monde économique privé comme dans la vie publique. Les hommes comme les femmes. Le travail a tout envahi. Les hommes ET les femmes travaillent, ce qui est une nouveauté historique. C’est dans ce monde du travail, qu’il faut trouver les solutions. Aujourd’hui, le travail est trop orienté vers la consommation et isole chacun de nous de sa vie privée. Il ne donne pas suffisamment d’ouverture. On ne va pas réduire le travail. Donc il faut le penser autrement. D’où l’idée d’un grand service civique à l’israëlienne, par exemple, qui propose aux chômeurs de rebasculer immédiatement dans le domaine public pour ne pas se sentir « inutile », qui est une notion effrayante. Ça détruit les familles, ça détruit les gens. Les 35 heures n’ont pas permis de passer plus de temps en famille mais davantage de consommer. Le service civique permettrait de donner un effet d’enracinement au travail. Aujourd’hui, il a plus un effet de déracinement. C’est magnifique de travailler, ce n’est pas un hasard si les femmes se sont battues pendant si longtemps pour ça.

Et alors « Happy » ? Vous avez choisi le nom comme ça ?

Ah non non. On a été voir une agence de communication qui s’appelle DTC dans laquelle je compte quelques amis. Happy, c’est la voie du bonheur.

www.happymen.fr/
twitter.com/happy_men_fr

 

Denis Bertrand

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