« Je tenais absolument à réussir dans un domaine qui ne devait rien à mon père » déclare Antoine Sire pour expliquer un parcours peu banal qui l’a conduit après la mort de son père, Gérard Sire, alors qu’il n’avait pas dix sept ans, de l’I.E.P. à la B.N.P. dont il fut le directeur de communication pendant seize ans avant de se lancer dans l’écriture de ce vaste projet qu’est Hollywood, La Cité des Femmes, auquel il aura consacré trois ans de sa vie. Il n’en est pas à son premier livre puisqu’Albin Michel avait édité Aux couleurs de la butte en 1997, un roman.

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L’HOMME QUI AIME TRAVAILLER AVEC LES FEMMES

Son poste à la B.N.P. ne lui laissait que peu de temps pour en écrire un autre, mais peu importe, il se fit la promesse de s’y remettre, ayant déjà dans l’idée de faire un livre sur sa passion pour l’âge d’or hollywoodien.

Le déclic vint avec la critique. « Celle-ci mettait toujours en évidence la performance des actrices de l’époque, insistant parfois sur le côté glamour, le maquillage ou les coiffures des stars féminines plutôt que sur des faits ignorés de leurs carrières comme, par exemple, le fait que beaucoup d’entre elles furent à l’initiative de leurs films, comme Katherine41aody6vhjl__sx333_bo1204203200_ Hepburn ou Olivia De Havilland ».

Antoine Sire a adopté un triple point de vue sur le sujet : celui d’un « féministe » (il a d’ailleurs lu beaucoup de livres féministes américains surtout comme Pop Corn Venus de Rosen Marjorie ou How Hollywood spoke to women de Jeanine Basinger) ; celui d’un homme qui déteste les inégalités ; et enfin, celui d’un homme qui « aime travailler avec les femmes ».

Et l’autre raison qui l’a poussé à écrire cet ouvrage unique en son genre, est justement qu’il a été « étonné que personne n’y ait songé avant lui, alors que depuis 70 ans, le thème est à portée de main ». Ce qui fait de ce livre « le seul au monde sur le sujet ».

Il l’a dit et redit, il a préféré parler des actrices, mais cela ne l’a pas empêché de faire un petit chapitre sur les scénaristes et un autre sur les deux seules réalisatrices de l’époque, Ida Lupino et Dorothy Arzner. Ce qui souligne, du coup, davantage, les inégalités au sein de l’industrie cinématographique de l’époque. A la différence des sœurs Kuperberg et de leur documentaire sur les pionnières d’Hollywood, qui parle de la génération précédente, Antoine Sire révèle un aspect très intéressant du rôle des femmes dans le processus de création : « Tant que nous sommes dans le domaine de la pure créativité, d’un art peu structuré, les femmes peuvent encore s’exprimer mais dès qu’il s’agit de jeux de pouvoir, qu’il prend une dimension commerciale, alors il devient machiste, et les hommes reprennent le pouvoir. »

En choisissant de mettre la lumière sur les actrices, il dévoile les coulisses d’une entreprise complexe où « les producteurs sont des despotes », où « les réalisateurs en souffrent » et où « les réalisateurs font des pactes secrets avec les actrices car ils comprennent mieux que quiconque, que les actrices veulent sortir des stéréotypes dans lesquels les enferment les producteurs ». La vision industrielle du cinéma américain des années 30 est une vision machiste qui n’offre que peu de rôles intéressants aux femmes. Les réalisateurs ont compris qu’ils avaient à faire à des femmes fortes sur lesquelles s’appuyer pour convaincre les producteurs que leurs films peuvent être bien meilleurs. « Ce sont les pionniers de la compréhension de l’intelligence féminine. »

Dorothy Arzner
Dorothy Arzner

Parmi tous ces portraits de femmes, quatre ont marqué l’histoire du cinéma par leur rôle, leur charisme et leur détermination, chacune à un poste clé de la fabrication d’un film.

LA FEMME SANS HOMME

Elle choisissait ses rôles, portait des pantalons dans sa vie privée, indifférente aux millions de fans qui l’admiraient comme une incarnation de l’idéal féminin, alors que pour elle, cet idéal avait un visage androgyne, adulée par les deux sexes, bisexuelle, Greta Garbo déstabilisa Hollywood en se déguisant en homme dans La Reine Christine. Celle qui ne se maria jamais, déclara « être fière d’être père » lorsque l’enfant de son grand amour, Mimi Pollack naquit.
Consciente de « s’être vendue » et « pas si fière d’être actrice », Garbo restera à jamais un mythe.

« AUCUN AVENIR D’ACTRICE »

Ida Lupino

La reine des séries B fut la première femme à créer un sitcom. Alors que le patron de la Columbia, Harry Cohn déclarait qu’elle n’avait « aucun talent », Buster Keaton, lui, demeura impressionné par « son talent, ses mimiques et autres facéties corporelles ». Cela l’aida beaucoup mais c’est sa rencontre avec Desi Arnaz qui « ne fut pas le coup de foudre immédiat, cela prit au moins cinq minutes » selon elle, qui permit à Lucille Ball, rousse grâce à Sydney Guilaroff, le coiffeur qui « inventait un look capillaire propre à chacune des stars » de la MGM, de créer avec son mari, Desilu, une société de production à l’origine de nombreux sitcom dont I love Lucy, succès télévisuel durant six ans. Elle racheta les studios de la RKO et produisit dans les années 60 : Mission Impossible, les Incorruptibles et Star Trek. Celle qui n’avait soi disant « aucun avenir d’actrice » selon un de ses profs d’école dramatique à New-York, devint finalement productrice et non des moindres.

SUR TOUS LES FRONTS

Ce fut l’une des seules à pouvoir se targuer d’avoir été actrice, scénariste, réalisatrice et productrice. Issue d’une famille d’acteur et de scénariste, c’est en tant que réalisatrice que l’on se souviendra d’Ida Lupino. Associée, elle aussi, à son mari, elle créa The Filmmakers en 1947 (la même année que l’Actors Studio) et fut « la » précurseur du cinéma indépendant moderne. Sa marque de fabrique ? Faire connaître des talents inconnus, s’entourer de nouveaux visages. « Nous avions pour ligne de faire des films qui avaient une portée sociale et qui restaient divertissants. » Parmi eux, le célèbre Outrage, qui restera comme le premier film américain à traiter du viol et de ses séquelles. Elle fut aussi la première réalisatrice à faire le seul film sur deux hommes terrorisés par un troisième : Hitch Hiker.
« Les histoires préférées d’Ida Lupino racontent toutes la lente cicatrisation d’une blessure » dira Jacques Lourcelles tandis que pour Rouben Mamoulian, célèbre réalisateur hollywoodien de l’époque « cette gamine Lupino est la meilleure de toutes ».

PRESURSEUR INCOMPRISE DU FEMINISME

Unique membre de la Directors Guild entre 1936 et 1950, Dorothy Arzner était « plus scénariste dans l’âme » et intervenait beaucoup dans l’écriture des films qu’elle réalisa. Elle créa beaucoup de personnages de femmes qui échappaient aux stéréotypes et réalisa le premier film féministe hollywoodien : Dance, Girl, Dance (1940) dans lequel Maureen O’Hara dit leurs quatre vérités aux mâles « véritable déclaration de guerre à un monde dont l’échelle de valeurs est gouvernée par la libido masculine ». Mais elle fut incomprise. Homosexuelle assumée, une des premières dans le cinéma américain, Dorothy Arzner avoua que « certains hommes ne voulaient pas travailler avec moi mais beaucoup recherchaient mes services. » Robert Wise déclara, lui qu’elle fut une « pionnière pour avoir conduit les réalisateurs à avoir un véritable contrôle sur leurs films. » Elle qui s’habillait et se coiffait comme un homme, collabora longtemps avec la scénariste Zoe Akins et tourna quatre films avec son acteur fétiche, Fredric March. Devenue professeure à l’université de Los Angeles (UCLA) dans les années 70, elle eut comme élève Francis Ford Coppola.

 

@denisbertrand

 

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