Française vivant aux Etats-Unis, Aurélie Jean est scientifique numéricienne, CEO et Fondatrice de In Silico Veritas, ainsi que Senior Software Developer à Bloomberg . Une génie de l’informatique, prophète des femmes du digital, elle parcourt les conférences et les journaux pour booster celles qui sont tentées de changer le monde.

Mari-Noelle Jego-Laveissière et Aurélie Jean à la JFG 2016 Crédit: Olivier Ezratty.
Mari-Noelle Jego-Laveissière et Aurélie Jean à la JFG 2016 Crédit: Olivier Ezratty.

 

Votre parcours est très inspirant. Alors, vous aviez un plan ou il n’y a que du hasard ?

J’ai toujours pensé que ceux qui parlaient de parcours tout tracé, étaient surement naïfs ou peut être un peu menteurs (rire…). La vie n’est pas un chemin droit, et si on la perçoit de cette façon, c’est surement du au fait qu’on passe à côté d’opportunités. La vie est pleine de virages et c’est ce qui rend l’aventure intéressante. Je suis aux Etats-Unis depuis 2009. Après avoir soutenu ma thèse à Paris en mécanique numérique, j’ai décidé de commencer une aventure américaine en prenant un poste de chercheuse en médecine numérique, ce fut un sacré virage dans mon parcours. La mécanique numérique permet en développant des modèles mathématiques que l’on implémente dans un code de calcul, de simuler la déformation des matériaux, la fissuration ou l’élasticité par exemple. C’est un domaine qui peut très facilement s’appliquer à la médecine.

Un professeur (Dr. George C. Engelmayr de l’Université d’État de Pennsylvanie) avait repéré mes travaux sur les matériaux mous et a été convaincu de ma forte valeur ajoutée dans la compréhension de la mécanique des tissus cardiaques. J’ai fait de la médecine numérique pendant 7 ans jusqu’à récemment. J’ai travaillé notamment sur le cœur, en modélisant mathématiquement et numériquement la formation d’un cœur en laboratoire. J’ai par la suite travaillé sur le traumatisme crânien quand je suis partie au MIT (Massachusetts Institute of Technology) en 2011. Il s’agissait d’analyser par la simulation numérique, comment les tissus du cerveau se déformaient sous impact et donc de mieux comprendre les mécanismes des traumatismes crâniens chez l’humain.

Une recherche très intéressante et de pointe.

Oui, j’ai adoré travailler 7 ans dans la médecine numérique, je me suis challengée, j’ai rencontré des personnes formidables, mais au bout d’un moment, j’avais fait le tour. Je fonctionne à l’envie et à l’ennui donc je passe à autre chose quand j’en ressens le besoin, et c’est toute la force du numérique. Les possibilités sont infinies. Aujourd’hui je suis scientifique et développeuse chez Bloomberg, au sein de leur service equity. Chez Bloomberg, nous développons des outils numériques et mathématiques pour délivrer des informations nécessaires aux acteurs mondiaux de la finance. A Bloomberg nous avons la mission de rendre la finance plus transparente.

Axelle Lemaire et Aurélie Jean
Axelle Lemaire et Aurélie Jean

Comment votre engagement pour les femmes du numérique est arrivé ?

Il y a deux ans et demi quand j’étais au MIT, j’avais remarqué que la sous-représentation des femmes dans le numérique n’évoluait pas encore assez vite. Dans mon équipe de numériciens, nous avions du mal à recruter des codeuses! Les femmes et jeunes filles ne se sentent pas assez bien accueillies par cette discipline, elles pensent que ce n’est pas pour elles. Beaucoup d’études s’accordent à dire que l’enseignement du code dans les lycées n’est peut être pas assez adapté aux envies des filles, avec beaucoup de compétition et de travail individuel. Également, elles ont besoin de plus de role model dans ce domaine afin de les inspirer et de les encourager. Pourtant les filles sont excellentes en mathématiques ! Je pense aussi qu’il faut davantage communiquer sur ce qu’on peut faire avec le code, plus que sur le code lui même afin d’attirer la gente féminine !

On parle beaucoup des femmes françaises qui réussissent au moment où elles deviennent inaccessibles et j’ai envie de leur dire « Redonnez ! ».

Le code est perçu comme un secret d’experts, triés sur le volet.

Il faut démystifier le code. Pour les femmes et pour le monde ! C’est une langue écrite qui s’apprend comme toute autre langue, qui a une syntaxe, une structure et une logique. Tout le monde a sa place dans cet écosystème, nous avons besoin autant de développeurs web, de développeurs de tous niveaux, que de grands mathématiciens pour développer des algorithmes de pointe et d’en optimiser l’implémentation dans un code de calcul.

Que faut-il leur dire pour les convaincre ?

Qu’elles peuvent changer le monde en codant. J’ai formé des filles au code, je les sensibilise lors de mes interventions sur le fait que le code est partout, qu’il peut s’appliquer à la finance, à la médecine, à l’éducation et tant d’autres choses. Point important aussi, je communique sur les salaires compétitifs actuellement dans le numérique! Je dis souvent aux femmes qu’elles peut combiner indépendance financière et intellectuelle, ainsi que le pouvoir de changer le monde! C’est une discipline d’avenir et je le montre aux gens, hommes et femmes pour qu’ils me suivent dans ma vision! J’écris dans des magazines, je réponds à des interviews, j’écris des articles ou posts, et je suis speaker. Je viens d’ailleurs de créer ma compagnie In Silico Veritas (http://aureliejean.wixsite.com/in-silico-veritas) basée à NYC mais à impact mondial, afin d’augmenter la visibilité de mon action et de faire encore plus de choses pour un monde meilleur pour tous !

Crédit: Ivan Djikaev @ Mind On Photography
Crédit: Ivan Djikaev
@ Mind On Photography

Etats-Unis ou France en tant que femme ?

C’est une question compliquée ou devrais je dire complexe. Je me suis toujours mieux sentie en tant que femme aux US pour travailler. Aux US, dans le milieu dans lequel j’évolue, les femmes sont très respectées et le gender gap est un sujet étudié depuis très longtemps déjà. J’ai la chance de travailler aussi pour une entreprise formidable Bloomberg qui soutient intensivement la diversité à travers diverses actions au sein de l’entreprise (Bloomberg Women in Technology) ou à l’extérieur (code camp, programmes de mentorat).

Selon mon expérience il est plus simple en tant que femme de naviguer dans le milieu numérique aux US qu’en France. C’est pourquoi à présent, je travaille aussi beaucoup avec la France car je veux transmettre à ce magnifique pays toute les connaissances et méthodes que j’ai apprises ces 7 dernières années aux US pour plus de diversité. La principale leçon des américaines que je retiendrai est qu’elles s’aident entre elles, elles sont plus solidaires, nous Françaises avons beaucoup à apprendre d’elles. On parle beaucoup des femmes françaises qui réussissent au moment où elles deviennent inaccessibles et j’ai envie de leur dire « Redonnez ! ».

Quand on me demande pourquoi j’aime coder, je réponds « because I have the power » .

MIT 2016: Aurélie Jean en session d'apprentissage de code informatique avec son étudiante Dana Balek" Crédit: personnel Aurélie Jean.
MIT 2016: Aurélie Jean en session d’apprentissage de code informatique avec son étudiante Dana Balek » Crédit: personnel Aurélie Jean.

Tu as un vrai talent de speaker, et tu véhicules une image très féminine et sexy.

Sexy? (rires…) J’aime bien faire mes speeches avec une tenue très féminine, je suis très féminine de nature. Dans ma vie courante, je peux autant m’habiller « à la cool » que de façon très distinguée, je pense être une femme libre 🙂 Quand je parle au public, j’ai envie de marquer les esprits, de bouleverser les stéréotypes. Je veux donner envie aux femmes d’être codeuse et d’assumer leur féminité. C’est toujours une question de choix bien sûr. Il faut qu’elles aient le choix d’être elles-mêmes. Concernant mes talents de speaker (merci beaucoup pour le compliment) je pense qu’il faut toujours utiliser des mots simples, clairs mais percutants pour donner un message dynamique, convaincant et attirant! Je travaille toujours sur ces points mais ca avance.

Quelles personnes t’inspirent ?

Il y avait peu de role model dans ma discipline quand j’ai commencé. Ma professeur de physique à l’Université m’a beaucoup inspirée parce qu’elle était brillante et avait du pouvoir selon moi (rires…). Quand on me demande pourquoi j’aime coder, je réponds « because I have the power », oui j’ai le pouvoir de changer les choses, les scientifiques en général ont le pouvoir de mieux comprendre notre monde et de le transformer! Aux Etats-Unis, je pense à tellement de femmes et hommes qui ne sont pas toujours dans ma discipline, une juge de la Cour Suprême, une artiste peintre, un chercheur, une professeure du MIT, une scientifique neurologue et sublime businesswoman, un médecin de l’hôpital de Boston, des entrepreneurs… il y en a tant !

J’ai aussi des role model en France, je pense en particulier à Delphine Remy-Boutang (CEO de la société The Bureau et créatrice de la Journée de la Femme Digitale http://www.lajourneedelafemmedigitale.fr/) qui a été la première en France à croire en moi et ma vision sur le code informatique, et qui m’a ouvert des portes pour transporter mon message en France. Son parcours, son humilité et sa générosité m’inspirent. Bien plus que le métier de mes role model, c’est leur liberté qui m’inspire. Enfin mon message à toutes ces femmes qui réussissent dans le code informatique: exposez-vous, parlez de vous et de votre expérience! Car plus ces femmes s’exposeront, plus les stéréotypes disparaîtront.

 

@capbertrand

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