Brigitte Grésy est notre invitée spéciale pour cette semaine chargée de concepts.

Membre du conseil supérieur de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes, Vice-présidente de la commission de lutte contre les stéréotypes sexistes et la répartition des rôles sociaux, Secrétaire générale du Conseil supérieur de l’égalité professionnelle, elle est l’experte incontournable de nos questions les plus prégnates.

La « journée de la Femme » est-elle un stéréotype de plus ? Qu’est-ce qu’un stéréotype ?

Votre engagement pour les femmes est-il le fruit d’un heureux hasard ?

Ce genre d’engagement n’est jamais le fruit du hasard, mais je n’avais rien prévu pour autant.
Mon histoire est d’abord celle d’une filiation maternelle forte. Ma mère a été élève à l’Ecole Normale Supérieure et nous disait : « Ayez les diplômes et ensuite vous aurez la vie que vous voulez ».
J’ai toujours été formatée par l’idée que les femmes devaient agir, travailler, être diplômées pour exister socialement. J’ai donc été professeure, agrégée de grammaire au départ, où très vite je me suis intéressée à la notion d’écriture féminine, sans appartenir à des associations.
Puis j’ai étudié à l’ENA et ai travaillé au Ministère des Finances et de l’Industrie, monde masculin par excellence. C’est à ce moment que s’est forgée en moi l’idée que la parole des femmes n’avait pas une place légitime. J’étais au comité de direction, seule femme, et je devais dépenser beaucoup d’énergie pour prouver ma légitimité.
Enfin, j’ai été contactée pour être chef de service du droit des femmes peu de temps après l’ENA et cela m’a semblé être le summum de ce que je souhaitais : service important en terme de management, à propos d’un sujet qui me passionnait, avec beaucoup de travail européen et international. J’ai commencé en 1998 et je n’ai plus lâché. Chaque fois que j’ai travaillé ailleurs, j’ai été rattrapée par des commandes de ministres qui me demandaient de faire des investigations sur l’ensemble des sujets concernant les femmes.
Donc je pense que cette approche du sujet est à la fois le fruit du hasard et du désir.
Vous êtes d’ailleurs désignée le plus souvent comme une experte du sujet et appelée à intervenir lors de nombreux évènements.
J’essaye d’intervenir dans tous les domaines mais avec mon dernier livre La vie en rose(2014, Albin Michel), c’est surtout sur la question des stéréotypes et du sexisme que je travaille actuellement.

Photo : Bruno Klein
Photo : Bruno Klein

Justement, quels sont les stéréotypes les plus récurrents ?

Sur ce sujet, j’essaye de ne pas jouer à cela. Ce qui m’intéresse n’est pas de faire la liste parce que chacun apporte les siens. Je suis moi-même pétrie de stéréotypes, comme tout le monde. La catégorisation des personnes peut aller jusqu’à des généralisations erronées et mensongères. C’est notre réalité à tous. Nos jugements expéditifs nous permettent d’aller plus vite. Si l’on analyse les faits, nous pouvons trouver tout et son contraire : la femme manager rigoureuse et méchante, ou celle qui est douce et intuitive, par exemple.
Les représentations des femmes et des hommes et les injonctions qui vont avec, font que l’on met les hommes et les femmes sur des rails binaires. Cela fragilise le sentiment de légitimité des femmes et de leur ambition, et les culpabilise.
Mais, plus encore, nous les culpabilisons aujourd’hui en leur disant : « Osez être vous-même ! Osez demander une augmentation ! » . Nous ne sommes pas stupides, tout de même.

Notre difficulté à demander de l’argent vient de notre affectation prioritaire au « care ». Et c’est vrai que lorsque nous demandons une augmentation, donc pour soi et non pour le collectif, cela peut provoquer des réflexes négatifs car les femmes e sont connotées « altruistes » et non valorisant leur ego.

Nous assistons aujourd’hui à un nouveau mouvement, le sexisme bienveillant, qui consiste à dire par exemple que les femmes sont plus intuitives, et qu’elles sont donc plus adaptées aux nouvelles exigences de la compétition internationale.

 

Tout est alors question de négociation. Mon idée est de déculpabiliser les femmes : si l’on n’ose pas, c’est qu’on n’a pas appris. Les femmes ont été câblées à la notion de don, ce qui crée un déficit d’apprentissage dans les exercices de revendication pour soi et non pour autrui. . C’est aussi le cas dans la vie personnelle.
De la même manière, les hommes ont été découragés d’aller dans la sphère privée où l’on a fait briller leur incompétence. La seule différence est que s’ils accèdent à des métiers dits féminins, on s’en émerveille et ils accèdent, en général, à un poste de direction dans les 3 ans.
Les effets sur eux-mêmes sont moindres alors que les femmes sont exclues par le sexisme et s’auto excluent également. Le masculin l’emporte de toute façon sur le féminin.

Quelles sont les solutions ?

D’abord, le dire. Dans les entreprises, les femmes sont trop souvent valorisées pour leur complémentarité avec les hommes. On annule ainsi tous les effets. Or, elles ont les mêmes potentiels, qualités et aptitudes.

Une femme travaille en moyenne une heure de plus par jour, gratuitement. Comment peut-on expliquer ces chiffres ?

En réalité, elles travaillent une heure de plus par jour, pour le travail domestique et parental. Les hommes travaillent une heure de plus pour la sphère professionnelle et cela en étant payés.
Ce sont des chiffres de l’Insee et ce qui n’est pas mesuré c’est le travail professionnel du soir des femmes. Les cadres notamment qui sont sur leurs écrans lorsque les enfants sont couchés. Ce travail n’est pas pris en considération.
Les femmes travaillent chez elles pour être à jour le lendemain, tandis que les hommes le font sur leur lieu de travail, sur place. Ainsi, le « temps » est un temps trompeur ici.

Avez-vous eu des expériences sexistes ?

Bien sûr. Le petit traité contre le sexisme ordinaire (2008, Albin Michel) existe pour le prouver. On m’a déjà fait remarquer ma « légitimité horizontale » par exemple.

Vous avez dit que vous aviez toujours été une femme en colère, et que vous aviez réussi à en faire un bon élément pour vous. C’est-à-dire ?

Quand je ne réussissais pas, je me disais que je n’avais pas assez travaillé, que je ne n’étais pas capable. Tant que l’on n’objective pas ce genre de pensée, on retourne l’agressivité contre soi alors qu’il faut prendre en compte l’asymétrie des apprentissages. . Il faut réussir à admettre que si l’on n’a pas réussi dans un domaine particulier, ce n’est pas forcément parce que l’on est nulle, mais c’est parce qu’on n’a pas appris. J’ai fini par assumer cette pensée, d’où mon sentiment d’injustice. Asseoir sa légitimité en tant que femmes demande beaucoup d’énergie. C’est d’ailleurs une compétence. J’ai donc appris à négocier.

Quel est votre rapport au pouvoir ? En tant que femme.

Avoir du pouvoir est un plaisir parce que ça va vite. On a les outils pour mettre en œuvre. Il n’y a pas une façon masculine ou féminine d’exercer le pouvoir. Si ce n’est que les hommes sont contraints à des normes de virilité, c’est vrai. Il faut être un gagnant, faire partie du club. Mais les femmes sont soumises aussi à des normes de comportement.
Les exigences de la gouvernance sont les mêmes pour les hommes et pour les femmes. Ce sont le talent et les compétences qui comptent.

Quelles est votre analyse de l’hyper sexualisation des femmes dans les médias ?

Cette injonction relève de la peur identitaire. « je fais comme les hommes. Ciel ! Suis-je encore une femme ?. ». Même chose avec les jouets et les vêtements. La segmentation commerciale est profitable à l’industrie. C’’est à nous de le dénoncer et de ne pas acheter.

Avez-vous des modèles de leadership, des mentors ?

Je n’ai pas d’idole, même en musique ! J’admire beaucoup de femmes que je rencontre, comme vous par exemple. Vous êtes extraordinaire.
Je n’ai pas de modèles parce que je suis en recomposition permanente. Rien n’est figé. J’ai admiré des ministres et adoré des patrons, mais je garde mon sens critique et mon insolence intellectuelle.

Avez-vous un proverbe ou une citation qui importe dans votre vie ?

Non plus.

« Ni Dieu ni maitre » alors ?

Peut-être !

 

@capbertrand

 

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