L’ordination des femmes en tant que rabbins existe depuis le XXe siècle dans le judaïsme. Pourtant, Delphine Horvilleur est l’une d’entre elles, si peu nombreuses en France. Minoritaire, comme le mouvement juif libéral, elle nous parle de sa place de femme en religion. Mais pas seulement.

Le discours qui menace toute orthodoxie de pensée, religieuse ou non, est de s’imaginer que tout a été dit et lu.

Delphine Horvilleur

 

Votre parcours est impressionnant. Des études de médecine, votre métier de journaliste, mannequin même, avant le rabbinat. Quel est le lien ?

Etre mannequin fut un moment très anecdotique et amusant, mais systématiquement aujourd’hui, on m’en parle avec beaucoup d’insistance. J’admets que cela fut une expérience intéressante, qui revient à la question du corps, qui occupe mes recherches dans la pensée religieuse : le rapport que l’on a dans notre société au corps, au corps féminin, et ce que cela veut dire d’être un corps mais pas seulement, pour une femme.
Dans le journalisme et le rabbinat, j’ai trouvé ensuite une résonnance à travers l’écoute du récit, qui est au cœur de toutes ces fonctions. Le besoin de traduire le récit de l’autre dans une autre langue. C’est un travail d’accompagnant. Et c’est le rôle du rabbin.

Vous êtes la personne qui transmet les textes.

Ce qui m’intéresse c’est lorsque l’humain et le texte dialoguent.

 

Lorsque je reçois des critiques sur mon statut de rabbin, on me ramène à la question : suis-je une mauvaise mère et une mauvaise épouse ?

 

Justement, vous réinterprétez les textes et les bénédictions aussi. Je parle de celle qui dit « Béni sois-tu, ô mon Dieu, de ne pas m’avoir fait femme».

Le discours qui menace toute orthodoxie de pensée, religieuse ou non, est de s’imaginer que tout a été dit et lu, et que l’on n’aurait aucune marge de liberté, aucune possibilité de relecture des textes de nos vies. Des textes gelés en somme. Je pense au contraire que l’héritage des textes est toujours une invitation à les revisiter.
La notion de sacré lié aux textes explique certainement cette défense d’y toucher.
Justement, il faut repenser à ce qu’est le sacré. Pour certains le terme revient à ne toucher à rien, d’une vision, d’un monde. Pour moi, cela veut dire qu’il faut parfois oser le faire. Les textes peuvent encore toucher parce que les lectures que l’on en fait sont retouchées.

Vous êtes femme rabbin et c’est une conquête à mon sens. Vouloir remettre les textes au présent en est une autre.

Je veux croire que les textes sont encore pertinents et qu’ils peuvent nous enseigner quelque chose pour notre temps. Pour cela, il faut avoir une lecture impertinente, être capable de les dépoussiérer un peu.

Vous parlez de la place de la femme dans les textes et vous revenez sur leur traduction. Notamment, vous dites que si l’on avait traduit « la cote d’Adam » par « à côté d’Adam », le monde aurait été différent.

Toute traduction est une trahison, parce qu’il limite la possibilité de dire.
L’hébreu permet beaucoup de traductions pour un seul mot .C’est une langue où chaque mot veut dire quelque chose et parfois même son contraire. Limiter à une seule traduction, c’est dire que le texte ne peut pas dire autre chose. C’est arrêter sa possibilité de dire et cela a parfois des conséquences politiques majeures. La question de la cote d’Adam n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Le mot hébraïque qui le définit veut tout autant dire coté. Si vous choisissez de traduire de telle manière, vous vous engagez dans un projet politique teinté d’une certaine couleur.
Dans ce cas, c’est un appauvrissement du texte. Nous sommes les enfants de certaines lectures et il faut être capable de s’en libérer un peu.

 

Il faut repenser à ce qu’est le sacré.

 

Comment transmettre au mieux ?

Le moyen le plus efficace est la pédagogie avec les enfants et aussi avec les adultes.
C’est un exercice de transmission qui est en jeu. Je crois à la force de la fiction, de ce que les arts peuvent faire. Il y a là une clé beaucoup plus puissante, un vecteur politique. Si l’on montre dans un monde fictionnel les femmes autrement, ou les religions, il y aura un impact dans la culture populaire. On pourrait changer les repères. C’est à nous, notamment leaders de communautés religieuses, politiques ou aux enseignants d’oser changer les modèles, de les questionner. Il m’importe de le faire de l’intérieur de la tradition.

Devenir femme rabbin ne s’est pas fait sans difficultés.

Pas sans difficultés psychologiques je dirais, parce qu’il fallait aller à l’encontre d’idées reçues. C’était sans risques physiques heureusement. Etre une femme rabbin est une position contestée par certains mais je ne reçois pas de menaces. Je ne sais pas où en sont les femmes dans le monde musulman militant pour l’égalité hommes femmes. C’est beaucoup plus difficile et courageux, je crois, pour elles que pour moi.

Et pensez-vous qu’il faudrait dans ce cas une réinterprétation religieuse ?

Je suis en contact avec une femme imam aux Etats Unis qui fait un travail en ce sens. Mais de ce côté de l’Atlantique, à ma connaissance, c’est inexistant. Quand on parle de féminisme musulman en France, on parle souvent de celles qui revendiquent par exemple de porter le voile au nom de leur droit, ce qui n’est pas du tout la même chose.
C’est très compliqué parce que nous sommes toujours ramenées à ces attributs éternels du féminin. Lorsque l’on investit des sphères inoccupées par des femmes pendant des siècles, on est immédiatement accusé de traitrise à ces attributs du féminin. Lorsque je reçois des critiques sur mon statut de rabbin, on me ramène à la question « Suis-je une mauvaise mère et une mauvaise épouse ? ». Et lorsque l’on a un métier qui fut longtemps masculin uniquement, on nous attend au tournant, en toutes circonstances.
Vous devez sans cesse faire vos preuves et être dans l’excellence pour prouver que vous n’allez ni « abîmer », ni « entacher » la fonction. Il faut toujours montrer qu’on est à la hauteur).

Ces circonstances vous ont elles justement demandé une certaine organisation familiale ?

Le métier de rabbin est contraignant d’un point de vue horaire, sans doute. Les gens peuvent avoir besoin de votre présence à tout moment. C’est le cas pour tous les rabbins, femme ou homme.

Avez-vous des modèles de leadership ou des mentors qui auraient marqué votre parcours ?

Mon grand-père a joué un rôle important parce qu’il était de formation rabbinique sans être rabbin. Ce sont surtout des livres qui ont joué des rôles considérables dans ma vie. J’ai un rapport au livre un peu particulier. Je ne peux pas lire sans crayon. Cela rend nerveux mon mari qui ne supporte pas que j’écrive dans les marges (rires). J’ai en effet besoin d’écrire ce que ce que je lis m’inspire, mes associations d’idées. C’est un plaisir de relire ensuite des commentaires des années plus tard. Je partage ce plaisir en échangeant des livres avec des amis qui ont la même «pathologie » que moi. Le livre est un vrai support de dialogue intemporel et il a joué un rôle de tutorat pour moi.

Avez-vous un ou des proverbes qui résonnent en vous ?

Pas vraiment. J’ai une anecdote qui m’a beaucoup guidée en revanche. Mon grand-père m’a demandé quelques mois avant de mourir lorsque j’avais 17 ans que je voulais faire plus tard et j’ai répondu : être médecin. Il m’a dit : « C’est bizarre, j’aurais imaginé autre chose pour toi ». A cet instant, je lui en ai voulu, persuadée qu’il ne respectait pas mon choix de jeune adulte et cette phrase m’a hanté. Aujourd’hui, je pense que ce fut une grande bénédiction parce que pendant toutes ces années, alors que je changeais plusieurs fois de carrière et de pays, j’avais toujours cette phrase en tête qui résonnait comme un « Tu n’as pas fini de dire ce que tu veux être ». Il existe toujours une possibilité d’être autre chose dans la vie. Cette idée de ne pas dire son dernier mot sur ce que l’on veut ou peut être, a guidé mon chemin.

Delphine Horvilleur est directrice de la rédaction de Tenou’a, une revue trimestrielle de pensée juive. Numéro hiver 2016

@capbertrand

© womenside, 2016, tout droits réservés

Laisser un commentaire