En surfant sur la toile, à la recherche d’une pépite (parce que internet en est remplies), nous sommes tombés sur les dessins d’Emma.

Elle tient un blog sur lequel elle exprime ses idées féministes, controversées, à travers la bande dessinée. Des dessins qu’elle qualifie elle-même de moches, mais qui ne laissent personne insensible, et transmettent très bien le message que veut faire passer son auteur. Nous sommes allés à la rencontre de cette féministe militante, qui a gentiment accepté de répondre à nos questions.

Emma, pourrais-tu nous dire quel est ton parcours ? Comment es-tu devenu une bloggeuse dessinatrice féministe ?

Alors, je ne suis pas du tout dessinatrice (rire). En fait, je suis ingénieure en informatique, et je dessine comme ça des petits trucs depuis toujours. Pour ce qui est du militantisme, je suis militante depuis 5 ans maintenant. J’ai essayé plusieurs choses et je suis passée par plein de phases. J’ai commencé avec les réseaux sociaux. J’étais dans des groupes féministes sur Facebook, par exemple. Mais j’ai très vite remarqué que les conversations y étaient limitées. Après j’ai milité pour STOP HARCELEMENT DE RUE, une petite association qui milite contre le harcèlement dans la rue et les espaces publics. Ça c’était super cool ! On utilisait des happenings, des distributions de tracts, pour sensibiliser les gens.
Malgré le plaisir que je trouvais à faire cela, j’ai arrêté parce que ça me demandait beaucoup de temps pour assez peu de résultats, et surtout parce que le sujet n’était pas transversal. Pendant tout ce temps, je n’ai cessé d’aller à des réunions militantes et à discuter avec des amis. C’est ainsi que j’ai commencé à m’intéresser aux luttes antiracistes, à tout ce qui est lutte des personnes LGBT etc. Cela m’a donné envie de toucher à plusieurs sujets. J’ai donc essayé de faire mon propre site, avec mes propres tracts. Mais toute seule, cela me prenait énormément de temps et j’ai dû laisser tomber, sans pour autant me désintéresser du militantisme.


Et puis il y a eu la polémique sur la loi du travail. Je trouvais ça vraiment honteux ! J’avais besoin d’en parler, et du coup je me suis mise à dessiner pour sortir ma colère, et à publier mes dessins sur mon profil Facebook. Petit à petit, j’avais de plus en plus d’amis et de contacts qui me demandaient s’ils pouvaient partager mes dessins. Je refusais parce que je tenais à ce que mon profil reste privé. J’ai fini par créer une page sur laquelle j’ai mis tous mes dessins. Une trentaine d’amis s’y sont abonnés, et se sont mis à la partager. Et plus je mettais de dessins, plus ils partageaient.

Ça a bien pris ?


Oui, ça a vraiment décollé avec l’histoire de Mohamed. Celle-là était tellement choquante, qu’elle a été partagée par plusieurs personnes, et je me suis retrouvé avec six milles fans sur la page d’un coup ! J’ai réalisé à ce moment que les gens n’ont en réalité pas le temps, ou pas le courage d’agir. Ils ont envie de savoir ce qui se passe, ou de faire quelque chose, mais il y a tellement d’injustice qu’ils ne savent pas forcément où aller, et par où commencer. J’ai alors décidé d’expliquer les choses simplement comme j’aurais voulu qu’on me les explique. Et puis voilà comment est né mon blog.
A un moment tu mentionnes que ton profil est privé. Effectivement j’ai essayé d’avoir un peu plus d’informations personnelles sur toi puisque sur ton blog il n’y a qu’un prénom. Emma. Et impossible de trouver quoi ce soit de privé te concernant sur internet.

Pourquoi cela ?

En fait je suis ingénieure de profession. Dans le milieu c’est assez mal vu d’être engagée politiquement quand tu cherches du boulot. Actuellement je n’en cherche pas, mais j’en change régulièrement. Et je ne veux pas qu’un recruteur, en cherchant mon nom tombe sur mon travail militant. Après, je ne cache pas mes opinions au boulot. L’un de mes collègues actuels m’a d’ailleurs reconnu suite à un article du Huffington Post sur l’un de mes dessins. Aujourd’hui la plupart de mes collègues savent qui est Emma.

Comment tu le prends ? Est-ce que quelque chose a changé pour toi dans ton boulot après cette découverte?

Ça dépend. J’ai généralement des collègues avec qui ça se passe mal, alors quand il me l’a dit j’ai paniqué, et je pensé que c’était la fin de ma carrière dans cette entreprise. Sur le coup, je lui ai même demandé de n’en parler à personne. Mais il l’a fait. Et puis, un soir à un afterwork entre collègues, mon chef est venu me voir et m’a dit « je sais qui tu es. Et j’adore ce que tu fais. J’ai lu tous tes dessins et je les trouve très bien. »

Récemment, j’ai dû changer d’équipe, et il est allé voir tout le monde sur mon lieu de travail pour dire de faire attention, de bien se tenir et de respecter mes opinions. De façon générale, il veille à ce que tout se passe bien. Je suis beaucoup plus détendue, du coup.

Quel est le constat que tu fais des femmes dans la société occidentale actuelle ?

Je trouve que notre situation est compliquée, parce que ce n’est pas évident d’expliquer qu’on se bat pour des droits que techniquement on a déjà. J’imagine que c’était difficile à l’époque où les femmes demandaient le droit de vote, mais je trouve que maintenant c’est compliqué d’expliquer à quelqu’un qu’on se bat encore pour nos droits alors que techniquement on a rien de matériel pour dire qu’il y a toujours un problème. Il y a certes quelques statistiques, on peut toujours sortir les chiffres des violences, des agressions sexuelles, des différences salariales, mais en réalité, la plupart des gens ont encore du mal à concevoir qu’il y a un problème. C’est compliqué, parce que le monde entier a de nous l’image de femme libérée, mais en fait on ne l’est pas encore. Il y a les violences qui sont des choses concrètes, mais il y a surtout les contraintes invisibles que les femmes se mettent tous les jours, et qui sont beaucoup plus difficile à combattre.

C’est un peu ce dont je parle dans « Regard masculin ». Ce sentiment de s’auto-contrôler parce qu’on se sait regardée. Mon père appelle ça, le corset invisible. Nous ne portons plus de corset, mais il est toujours là, lorsque nous faisons des régimes, nous nous maquillons, que nous faisons attention à la façon dont nous nous tenons. Pour la petite anecdote, il n’y pas longtemps, j’étais à une soirée avec des amis, et on parlait politique, j’étais emportée parce que je disais, et il y a quelqu’un à côté qui me dit « ne fais pas cette tête quand tu parles, tu es moche ». Je l’ai remis à sa place en lui rappelant que le sujet était la politique et non mon physique, mais j’ai arrêté de parler après ça, parce que ça m’avait quand même touché
Depuis mon dessin sur l’épisiotomie par exemple, il y a plusieurs femmes enceintes, ou ayant accouché qui m’ont dit qu’elles vont gérer différemment leur grossesse, ou qu’elles auraient géré différemment si elles avaient lu ma bande dessinée. Et pour moi l’objectif est atteint. Je pense que c’est aux victimes de faire bouger les choses et de faire en sorte que la situation s’améliore. Personne ne le fera à notre place. Pour moi le but c’est que les femmes soient solidaires et qu’elles se défendent.

Est-ce qu’il y a des femmes qui t’inspirent ou qui t’ont inspiré ?

Je n’ai pas vraiment une culture féministe à la base. Du coup, pas trop de « grandes » femmes. Par contre, les femmes qui m’ont touchée, en fait, ce sont les mères de mon entourage, et notamment une amie qui était dans une situation assez typique. Elle a arrêté de travailler pour s’occuper de ses enfants.
Son mari a créé une entreprise, qu’il s’est mis à gérer n’importe comment, et cette entreprise a fini par faire faillite. Elle s’était porté caution solidaire, et avec cette faillite, elle s’est retrouvée débitrice des dettes de son mari. Elle a repris un boulot de 30h, et gagnait 700 euros par mois. Cerise sur le gâteau, son mari l’a quitté. Elle s’est donc retrouvée toute seule avec ses 700 euros et a payé les dettes de son mari. L’injustice de cette histoire m’a blessée et m’a marquée. Je me suis rendue compte que c’est un schéma classique, parce que le travail des mères n’est pas rémunéré, et ne donne droit à rien. Toutes ces femmes qui se sont arrêtées pour éduquer leurs enfants, n’ont aucun pouvoir et elles sont à la merci de leur compagnon. C’est un travail et ces femmes devraient être payées pour cela.

Mais il y a quand même des hommes qui sont pour la cause féminine…

En fait je ne suis pas trop positionnée en termes de pour ou contre. Personnellement, les gens qui m’ont sensibilisée au féminisme, étaient des hommes. Après tous ces amis féministes, estiment qu’il y a des moments où on doit se débrouiller toutes seules. Ils nous aident, ils sont en support, mais la lutte elle nous appartient. S’il faut relayer une information, ils vont le faire ; ils vont supporter notre propos, mais ils ne vont pas essayer de prendre la direction.

Après il y a aussi des hommes qui sont sensibilisés intellectuellement à la cause, mais qui n’ont pas vraiment des attitudes féministes. Lors de manifestations féministes, par exemple, il y a parfois des histoires d’agressions sexuelles de la part d’hommes féministes. Quand un homme se dit féministe, il doit continuer à surveiller son attitude, plus que tous les autres.

Si tu étais présidente que ferais-tu ?

C’est compliqué parce que je suis anarchiste (rires). J’estime qu’il ne faut pas de président. Donc je pense que si j’étais présidente, j’aurais abandonné mon poste, j’aurais donné le pouvoir au peuple, et défait toutes les structures hiérarchiques du gouvernement pour faire quelque chose d’horizontal, et probablement je me serai prise une balle dans la tête avant d’avoir pu le faire (rire). Donc voilà, les gens qui ont ce genre d’idées n’arrivent pas jusqu’au poste de président.

emmaclit.com

@danaebo

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