©AFP/CHRISTOPHE SIMON
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« Les pixels s’affinent sur l’écran. La silhouette se précise. Bleue. Un tailleur bleu… Le prochain président de la République est une femme, issue de la société civile. Un rêve dans un pays a priori impossible à réformer ? Qui sait… « . Ainsi débute le roman de Corinne Lepage, aux Editions Michalon, 2006. Imaginer une femme présidente, issue de la société civile, dans une quête de vérité et de justice absolue. Vision honorable et cohérente pour une avocate irrémédiablement engagée et inspirante. Et si c’était elle ?


Vous êtes engagée en faveur de l’environnement, avez été ministre. Comment expliquez-vous le choix de ce parcours ?

Il y a deux éléments qui l’expliquent, le premier n’étant pas le plus important.

D’abord, chronologiquement, c’est le choix de ma thèse en 1975 sur la notion de coût social en droit public qui m’y amène. Parler d’externalité c’est forcément parler d’environnement. Intellectuellement et académiquement, je me suis intéressée aux toutes premières questions liées à l’environnement et à ses conséquences.

Ensuite, en 1977, j’ai rencontré Christian Huglo, qui a été le premier avocat en réalité à avoir plaidé une cause environnementale : le procès des Boues Rouges de la Montedison en 1978. Nous avons décidé de travailler ensemble, puis de faire notre vie ensemble. La même année, j’ai travaillé avec lui sur le dossier de l’Amoco Cadiz.

Les questions m’intéressaient en tant que jeune avocate mais à l’époque, on n’enseignait pas le droit de l’environnement, donc je n’ai suivi aucune étude sur le sujet.  Je l’ai enseigné ensuite.

J’en suis venue au sujets environnementaux par l’économie et la philosophie. L’environnement est une question de justice intergénérationnelle, de dysfonctionnement économique et de rapport à la nature.

Vous parlez d’environnement et vous dites souvent que vous n’est pas une écolo.

Je pense que le terme d’écologie est mal utilisé. Je dis que je ne suis pas écolo parce que je ne veux pas être mélangée à des gens que je considère comme des personnes ayant détruit la cause qu’ils voulaient défendre, par une certaine agressivité et par des positions incompréhensibles du commun des mortels. Cette vision parait pénalisante et culpabilisante.

La cause écologiste a été instrumentalisée par des gens de gauche, ce qui est leur droit le plus strict. Sauf que je ne suis pas d’accord pour l’instrumentaliser. C’est un sujet suffisamment important pour être traité pour lui-même et non pas au bénéfice d’une autre cause.

Vous semblez libertaire. Ni de gauche, ni de droite. Vous avez pourtant travaillé pour le gouvernement d’Alain Juppé. Où vous situez-vous alors ?

Je ne crois plus à la division droite-gauche.

Il y a des gens qui ont une vision XX ème siècle et ceux qui ont une vision XXI ème,  la division est là. Je suis donc du XXI ème siècle.

Historiquement, l’écologie est ramenée à la gauche parce que la droite n’a jamais voulu d’un groupe écologiste centriste autonome. Francois Mitterrand a aidé à la création de Génération Ecologie parce qu’il a vu l’usage qu’il pouvait en faire. Dans les années 90, les Verts ont été créés et j’y ai participé.

Quand j’ai créé Cap21 en 1996, cela n’a jamais intéressé la droite et le centre. Les Verts dans leur majorité ont une vision trop gauchiste du sujet, trop instrumentalisante, pour en faire quelque chose de populaire. C’est la raison pour laquelle ils plafonnent. Sauf lorsqu’une personne comme Cohn -Bendit propose une vision plus libertaire, plus ouverte sur l’économie, sur les entreprises.

Vous faites donc le lien entre les partis.

Oui probablement. Je travaille avec tous ces gens sur des sujets qui m’intéressent. J’essaye de réunir tout le monde mais c’est difficile/ Le Cap21 réunit toutes les sensibilités.

Vous dites que ce n’est pas un problème d’être une femme en politique mais que vous avez fait l’objet de quelques injures à l’Assemblée Nationale.

Le sexisme des parlementaires de l’époque était effectivement virulent.

Faut-il relever un changement aujourd’hui ?

Non. C’est politiquement si incorrect que ça devient plus difficile. La classe politique est masculine et âgée pour l’essentiel, avec des préjugés misogynes puissants.

 

Existe-t-il selon vous un problème de légitimité à être femme en politique ?

Je suis arrivée en 1995 au gouvernement. Jacques Chirac voulait des femmes qui avaient réussi dans leur domaine. C’est comme cela que je suis arrivée au gouvernement. Je ne dois ma carrière  qu’à moi-même. En 1998, Edouard Balladur m’a proposé d’être numéro deux sur la liste régionale du RPR mais j’ai refusé parce que je devais entrer au parti.

Je ne suis pas d’accord avec les fonctionnements des partis donc je n’y vais pas. Cap21 est un parti politique parce qu’il y a une association de financement mais notre mode de fonctionnement coopératif est différent.

Justement, faire de la politique sera plus difficile encore, tant le manque de confiance grandit vis-à-vis des politiques.

Je pense qu’il y a un ras le bol de la société civile. Les partis, tels que nous les connaissons, finiront par disparaître.

Vous vous êtes opposée à la loi Hadopi et au fichier Edwige. Quelle est votre position sur les questions de liberté sur Internet après les évènements tragiques de 2015 ?

Dans la vie, il faut s’adapter.

Mais il faut être vigilant pour que l’exception ne devienne pas la règle. Il faut un contrôle des mesures qui peuvent être prises dans ces circonstances. Je ne suis pas naïve et suis consciente des risques et de la violence qui se déroulent sur Internet. Je pense qu’il y a des choses à faire. Internet ne doit pas être l’endroit où l’on peut faire tout et n’importe quoi. Il faut donc des règles du jeu, mais aussi un contrôle de ces règles. Le problème vient du fait que cela devient intrusif. Une instance judiciaire est donc nécessaire pour criminaliser les sites qui incitent à la haine.

Comment expliquez-vous cette montée des violences ?

Il y a beaucoup de formes de violence. Celle qui naît de la frustration des gens qui sont dans la difficulté et qui ont besoin de trouver un bouc émissaire. C’est très humain. Et puis, vous avez la question du terrorisme qui est un autre sujet. Parfois, les deux se croisent.

Vous avez critiqué les lobbies industriels et dénoncé la corruption politique et financière, notamment dans votre ouvrage On ne peut rien faire, madame le ministre (Albin Michel).

Pouvons-nous faire encore quelque chose ?

C’est pire aujourd’hui.

Ce sont des sujets importants et le FN surfe aussi là-dessus, le « tous pourris » comme s’ils étaient blancs comme neige, ce qui n’est vraiment pas le cas. Selon moi, la politique est ce qu’il y a de plus digne. S’occuper des autres est comme être médecin ou avocat. Sauf que c’est devenu « avoir un job ». Pour moi, c’est une conviction.

Cette posture n’est-elle pas dangereuse ?

Pas du tout et, que voulez-vous que je craigne ? On ne peut se faire aimer de tout le monde et de son père. Je ne suis pas agressive mais je dis les choses. La langue de bois, très peu pour moi. Cela ne plait pas à tout le monde.

Avez-vous des modèles de leaders, ou de mentors ?

J’admire Nelson Mandela, Shimon Peres, Simone Veil. Pierre Mendes France m’inspire beaucoup, par son sens éthique.

Quelle est la citation qui résonne le plus en vous ?

« Il ne faut pas prévoir l’avenir, il faut le construire. »

Je me projette dans le futur en restant concrète.

Si vous étiez présidente, sur quel programme seriez-vous élue ?

J’aurais été élue sur le dernier programme que j’ai présenté, avec un triptyque autour de la nouvelle économie, la laïcité et l’Europe. J’ai déjà pensé à l’éventualité d’une femme accédant au pouvoir dans mon roman Si c’était elle (2006, Michalon Eds), l’histoire d’une femme de la campagne qui devient présidente de la République française.

 

@capbertrand

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