Au delà de l’ouvrage historique, Gérard Chazal œuvre pour un combat de réhabilitation, d’un domaine qui n’a pas laissé aux femmes, surtout pas aux plus talentueuses. Instant riche avec un professeur retraité unique !

Quel est la raison pour laquelle vous avez entrepris d’écrire ce livre Femmes et Sciences ?

Je voulais prendre le contrepied des préjugés historiques en ce qui concerne les femmes et les sciences. J’avais quelques connaissances et j’ai fait un travail de recherche. Les matériaux que j’ai récoltés me permettaient d’ailleurs de faire un livre beaucoup plus épais !

Vous avez éliminé des parcours de femmes.

Oui parce que contrairement aux aprioris sur la question, il y a beaucoup de femmes scientifiques dans l’Histoire. Y compris et c’est très intéressant, à des périodes où l’on croit justement le contraire.

Comment s’est décidée votre tri ?

Celles qui interviennent à des moments clés me paraissaient importantes, par rapport au statut des femmes dans la communauté scientifique de l’époque. Par exemple, à la fin du XVIII e siècle, les femmes s’intègrent à cette communauté par le biais des salons et le temps d’un certain libéralisme, puis la montée en puissance du Naturalisme issu de Rousseau qui distingue la nature masculine de la nature féminine est abominable pour elles.

A la même époque naît la distinction naturelle de race entre les Noirs, les Indiens et la race supérieure.

Combien de temps avez-vous mis pour écrire votre livre ?

Il a fallu que j’accède à des archives, numériques surtout. Je connaissais certains personnages et d’autres beaucoup moins. J’ai dû mettre deux ans, le temps de récolter, de trier, et de classer dans l’ordre chronologique.

Au fur et à mesure, les femmes ont eu moins de difficultés à exister en tant que scientifiques.

Non. Marie Curie a eu plus de mal que la marquise du Châtelet, par exemple. Mais, jusqu’à tout récemment, la marquise était désignée surtout parce qu’elle était la maîtresse de Voltaire. Même chose pour Madame Lavoisier connue seulement comme épouse.

Maria Gaetana Agnesi
Maria Gaetana Agnesi

Maria Gaetana Agnesi au XVIII e siècle a mis au point une courbe mathématique qui porte son nom. J’ai fait l’enquête auprès de certains de mes collègues mathématiciens :  ils ne savaient pas que c’était une femme.

Lise Meitner est une oubliée du XX e siècle. Elle a découvert la fission du noyau d’uranium avec transformation d’une partie de la masse en énergie, ce qui justifia la bombe atomique. Elle était juive et a dû fuir l’Allemagne nazie. Les américains l’ont invité à rejoindre à un projet de bombe atomique. et elle a refusé parce qu’elle ne voulait pas participer à la fabrication de la bombe atomique. Elle n’a pas eu le prix Nobel mais seulement Otto Hahn qui avait travaillé avec elle.

Lisa Meitner
Lise Meitner

Certaines époques ont-elles permises plus de choses pour elles ?

Il y a eu une éclaircie en ce qui concerne leur condition au XXIIIe siècle, avec la critique du Christianisme et des traditions, le développement des sciences. Ensuite, le XIX e siècle est retombé dans des stéréotypes importants, alimentés par une idéologie naturaliste. avec Pensons  notamment à l’hystérie considérée comme une maladie génitale féminine. Le mot « hystérie » vient du mot « utérus ». Je vous laisse imaginer les traitements sur ces pauvres femmes dans les hôpitaux à l’époque.

C’est un travail universitaire, dans le cadre de votre travail d’enseignant ou en dehors.

En dehors, mais lorsque je parlais de l’histoire des sciences à mes étudiants, je parlais de ces recherches. Ça me paraît important d’apporter cela aux jeunes générations. Pour les vieux comme moi, cela a peu d’importance. Nous sommes une génération de machos mais qui ne durera pas bien longtemps (rires). Et d’ailleurs j’interviens dans les lycées qui m’en font la demande et je viens avec mes documents powerpoint pour leur transmettre cette histoire là. Je ne refuse jamais lorsque l’on me sollicite pour parler de mes ces travaux. C’est un acte militant.

De la part d’un homme c’est très important.

Oui et beaucoup d’hommes ont joué un rôle dans la défense d’une égalité des femmes devant la science. Par exemple, François Poulain De la Barre au  XVIIe siècle qui a écrit deux ouvrages, sur l’éducation des filles et sur l’égalité des sexes. Condorcet aussi a aussi accompagné le mouvement féministe ainsi que Stuart Mill.

Que pensez-vous de la différenciation des cerveaux, ancrée dans nos croyances ?

C’est une différenciation culturelle. Scientifiquement, rien n’est prouvé quant à une différence cérébrale entre les femmes et les hommes. C’est le fruit d’une construction totalement culturelle, basée sur l’argument naturaliste issu de Rousseau.

Aujourd’hui, avec la modernisation, les femmes sont attendues dans les branches scientifiques.

Le numérique permet d’estomper le fossé entre les filles et les garçons mais il faut faire attention. J’aimerais écrire un ouvrage à propos des femmes et de la technique. Je pense notamment à Barthélémy Thimonnier, l’inventeur de la machine à coudre qui répondait dans un journal à des attaques concernant son invention, objet abominable qui allait réduire les emplois, touchant surtout les femmes.

Pour l’inventeur Thimonnier, la machine à coudre est une machine égalitaire face au travail et à la technique. La culture en a fait un objet dévalorisant parce que féminisé.

 

@capbertrand

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