ET LES SŒURS IMPRIMÈRENT LA VERITE …

Après avoir réalisé pour l’une et produit pour l’autre, chacune de leur côté pendant plusieurs années, CLARA et JULIA KUPERBERG ont eu envie de s’associer pour consacrer l’essentiel de leur travail à une passion familiale commune ; la culture, la société et l’histoire américaines.
Réalisatrices de « La censure à Hollywood », « This is Orson Welles » et « Et la femme créa Hollywood », leur dernier petit bijou diffusé à Cannes en 2016, elles apportent à chaque fois un regard neuf sur un âge d’or du cinéma américain pas toujours bien connu du grand public.

©FredericBasset
Julia et Clara Kuperberg         ©FredericBasset

 

JULIA
Nous avons été élevées par un père cinéphile, une encyclopédie du cinéma, dans cette culture de l’âge d’or d’Hollywood. Quand nous étions petites, nous regardions Hitchcock et John Ford à la télé et nous n’avions pas le droit de ne pas aimer. Et ça a marché puisque nous avons aimé. Clara a travaillé avec notre père, ils ont fait des docs ensemble. Je les ai rejoints plus tard et nous avons créé une société. Puis, il est parti faire ses films avec d’autres producteurs et nous nous avons continué toutes les deux.

CLARA
Peut-être que nous étions un peu prédestinées, un peu conditionnées. Quand Julia avait dix ans et moi quinze, nous partions sur les tournages de notre père qui tournait aux Etats-Unis et il nous emmenait avec lui pendant les vacances scolaires. Julia s’est retrouvée stagiaire de Cyd Charisse en plein milieu des studios de la MGM. Alors c’est sûr que quand on retourne à l’école après, on a plus envie de faire ça que, je ne sais pas…je n’ai pas d’équivalent en fait. C’était assez féérique. Ensuite, nous avons été à la fac…

JULIA
Et nous avons voulu faire des documentaires parce que nous adorions ça. Nous adorons transmettre. Plus que l’amour du cinéma, notre père nous a donné l’envie de transmettre. Par exemple, il y a trois jours, nous avons fait une masterclass à l’E.I.C.A.R. (une école de cinéma) avec que des étudiants et c’était génial de se retrouver dans la peau d’une prof de ciné. Apprendre de façon ludique avec des docs peu académiques dans lesquels nous prenons des intervenants punchy et des gens connus pour donner envie.

CLARA
D’ailleurs le plus beau compliment qu’on nous fait, en général, après une projection c’est : « ça nous a donné envie de voir tous les films dont vous parlez ». Et nous sommes super contentes d’entendre ça. On se dit qu’on n’a pas fait ça pour rien.

JULIA
Nous ne sommes plus beaucoup à parler de ce cinéma là non plus.

CLARA
Non. Nous voyons les nouvelles générations et pour eux, le cinéma commence même pas avec Scorsese mais avec Spielberg. Même pas, avec Tarantino même.

JULIA
Les blockbusters des années 80, ils ne les connaissent même pas. Ils voient ceux d’aujourd’hui. C’est super triste, je trouve.

CLARA
Et pourtant, aujourd’hui c’est accessible. Pour les générations précédentes, c’était moins évident. Scorsese disait que quand il était ado et qu’il voulait voir un film, il ne passait pas. Il fallait attendre qu’il ressorte au cinéma.

JULIA
Maintenant, il y a des rééditions. Sur Netflix, par exemple, il y a pas mal de classiques. Sur OCS et TCM, vous avez le choix même si c’est payant. C’est pas cher, c’est à portée de main avec de belles versions remasterisées. Et il y a plein de vieux réalisateurs qui sont super modernes : Welles, Capra, Wilder…

CLARA
Nous avons fait dernièrement un documentaire sur Billy Wilder qui est passé sur OCS. Ses films datent d’il y a 50, 60 ans et ils sont d’une modernité. On ne verrait même pas un réalisateur faire ça aujourd’hui. Oser faire ce genre de films. Quand ça perdure et qu’on peut transmettre ça, à notre petit niveau, c’est bien ! Aux Etats-Unis, il n’y a plus de cours d’histoire du cinéma obligatoire.

JULIA
C’est la fin, c’est terrible. C’est important.

CLARA
C’est pour cela que c’est bien aussi qu’il y ait des livres de cinéma qui sortent.

JULIA
Plus il y a de coffrets DVD qui sortent, mieux c’est. Il ne faut pas que ça disparaisse. Heureusement aussi que Thierry Frémaux nous a sélectionnées à Cannes. Deux fois en plus (pour This is Orson Welles en 2015 et Et la femme créa Hollywood en 2016). Du coup, on n’ose pas en proposer cette année (rires).

CLARA
En 2009, nous avons réalisé un doc pour Arte qui s’appelait « Et Hollywood créa la femme » qui traitait de l’évolution des personnages féminins dans les films hollywoodiens. Le postulat c’était : finalement, quand elles étaient dans les carcans de la censure et de la société, elles étaient beaucoup plus fortes au cinéma, elles avaient des rôles beaucoup plus intéressants qu’aujourd’hui où il n’y a plus de censure, où on peut tout montrer…Et lorsque nous avons interviewé des femmes, des productrices des années 80, nous nous sommes dit qu’elles étaient de vraies pionnières et qu’il fallait faire un film sur elles un jour. Alors nous nous sommes intéressées de plus près à ces femmes et nous nous sommes aperçues totalement par hasard que ce n’était pas une première mais une deuxième vague de pionnières et qu’il y en avait une première bien avant, dans les années 10.

JULIA
Elles ont été effacées des livres d’histoire et nous n’en avions jamais entendu parler en 30 documentaires. Même au cours de nos études à la fac, leurs noms n’apparaissaient nulle part. Alors pourquoi ? Eh bien, parce que, comme le dit l’une de nos intervenantes, « l’histoire est écrite par les vainqueurs. » Et les vainqueurs c’étaient les hommes. L’histoire du cinéma s’est écrite dans les années 30-40 et elles avaient été dégagées par les hommes. Elles avaient disparu.

CLARA
Dès qu’on s’est rendus compte qu’il y avait de l’argent, en fait. Il y a eu la crise et tous les hommes, notamment ceux issus de l’Ivy League, cultivés et riches, se sont retrouvés au chômage et se sont aperçus qu’en Californie, il y avait cette industrie naissante et florissante qui s’industrialisait.

JULIA
Mary Pickford (cofondatrice de United Artists avec Charlie Chaplin, David W. Griffith et Douglas Fairbanks) avait un contrat d’un million de dollars à l’époque. Ce qui représentait énormément d’argent et de pouvoir. Eux ont débarqué à Hollywood et ont été très malins, ils ont pris le contrôle des syndicats. Ils ont créé des syndicats qui n’existaient pas jusqu’alors. Et il n’était plus possible de toucher un peu à tout, tout était bien réparti dans des cases : le syndicat des acteurs, le syndicat des scénaristes etc…

CLARA
Et les syndicats étaient officieusement interdits aux femmes. Donc elles se sont retrouvées poussées en dehors de la profession. Elles devaient, à la fois, laisser leurs places aux hommes et à la fois, les former.

JULIA
On ne leur a pas pris leur travail vu qu’elles étaient sous contrat mais elles ont été contraintes de les former. Malheureusement, elles n’étaient pas organisées, elles venaient à peine d’obtenir le droit de vote, de s’émanciper.

CLARA
Et, à l’époque, c’était antipatriotique de prendre sa place à un homme. La plupart d’entre elles n’avaient plus l’âge d’être des suffragettes et ne sont donc pas descendues dans la rue pour manifester.

JULIA
Nous nous sommes demandées pendant tout le tournage de notre documentaire comment elles avaient pu se laisser faire mais nous n’avons pas trouvé de réponse. Parce qu’il n’y en a pas tout simplement.

CLARA
En plus, avec l’arrivée du parlant, elles ne se sont pas adaptées. D’une dizaine de petits studios avant la crise, ils se retrouvent avec les « Big Five », les cinq studios qui existent encore aujourd’hui qui englobent tout et ne laissent aux femmes que des miettes.

JULIA
Tous les grands postes sont attribués à des hommes et pas question pour eux d’en offrir à des femmes. Leur seule manière de rester importantes c’est de passer de l’autre côté et de devenir actrices, de devenir des stars. Elles deviennent des icônes, glamour. Comme aujourd’hui finalement, rien n’a changé. Comme si le talent n’appartenait qu’aux hommes. Les femmes ont le droit de faire du cinéma indépendant mais vous n’en voyez pas qui dirigent un blockbuster. Et quand il y en a une qui le fait, ça fait le buzz.

CLARA & JULIA
Si nous avions un adage, ce serait en référence à cette réplique de L’Homme qui tua Liberty Valance de John Ford : « En Amérique, on n’imprime pas la vérité, on imprime la légende. » Nous n’avons pas de modèles dans la réalité, nos modèles sont souvent des personnages de fiction comme Scarlett O’Hara, par exemple, la première héroïne moderne.

 

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