En ces jours de commémoration des attentats du 13 Novembre à Paris, les paroles de Nadia Remadna retentissent. Celle qui a accepté mon invitation, pour parler de son engagement et de son ouvrage Comment j’ai sauvé mes enfants (Ed. Calmant Lévy, 2016), est accompagnée par un membre de la Brigade des Mères, l’association qu’elle dirige.

Nous commençons alors un entretien sans langue de bois. Il ne pourrait en être autrement avec celle que l’on dit ingérable . «  C’est comme cela que les élus nous décrivent. »
Dès les premiers échanges, son sourire cache la fatigue, la détresse des femmes dont elle est la messagère et d’un désespoir de ceux dont les quartiers sont abandonnés par les politiques à des « barbus » comme elle les nomme. Une femme, d’origine algérienne, qui défend la laïcité. Soutenue par des citoyens engagés mais mise de coté par les politiques locales et ceux plus haut placés. Menacée quotidiennement, sa force est perceptible. Ainsi, Nadia Ramadna accepta mon invitation ce Samedi là, et me peignit une France dont je me dois de dire toute la saisissante réalité.

UNE BRIGADE RÉPUBLICAINE

Une brigade. Un nom bien choisi pour cette travailleuse sociale et le « système peu efficace » qu’elle entend combattre. La plupart d’entre nous la connaissent depuis la polémique du Café de Sevran.

Embarquée en caméra cachée, elle rentre dans ce bar de quartier fréquenté exclusivement par des hommes et elle commande un café. La discussion s’envenime avec les habitués attablés et le gérant. On entend alors « Ici, c’est pas Paris » ou encore «  C’est un bar de mecs ici, il n’y a pas de mixité».
De quoi choquer ceux qui ne savaient pas encore que des quartiers vivent selon une loi différente de celle de la République Française. Nadia s’affiche à vue et crée la polémique. Le gérant portera plainte et il y aura un contre reportage. C’est ainsi que Nadia Remadna orchestra un coup de projecteur à propos du mode de vie de ces quartiers, grâce aux images.

Comme son nom l’indique, cette brigade porte secours aux mères. L’idée est venue de son désir d’aller au fond des choses, des cas dont elle s’occupait.
Un soir, elle reçoit un appel d’une maman de Lyon. Sa fille de 15 ans se voile du jour au lendemain, et se met à fréquenter un dealer de 30 ans salafiste. Elle fugue et sa mère est au bord du gouffre. La médiation familiale classique ne donne pas de réponse favorable à une recherche de la jeune fille qui est partie consentante. C’est Nadia qui lui apportera les conseils pour retrouver sa fille et contrer son embrigadement.

Je leur demande souvent : si vous croyez au prophète, ce sage, pour quoi vous voulez que des gens meurent ?

Embrigadement, montée du communautarisme. Nadia spectatrice devient actrice.
« Tout commence après les émeutes de 2005 et l’arrivée de Nicolas Sarkozy. »
A la place des éducateurs habituels, on nomme des « grands frères », pour calmer le jeu et détendre l’atmosphère. L’objectif est d’apaiser de bandes de jeunes en pleine révolte. Pour éviter les débordements et après des semaines de calvaire pour les habitants, ces jeunes hommes sont chargés de s’occuper des problèmes du quartier et de sanctionner les comportements des délinquants. Sans diplomes, ils sont mandatés par l’Etat comme garant de l’ordre pour quelques heures d’abord. Puis les « contrats aidés » sont mis en place, et ils restent.
« Ces grands frères sont plus voyous qu’éducateurs, et il se sont au fur et à mesure constitués en association sans que l’on puisse contrôler leur cv. On les retrouve aujourd’hui sur des listes électorales. » Peu à peu, les élus locaux négocient avec eux, fermant les yeux sur un évident repli communautaire. La tranquilité, d’abord.

Prenons comme exemple, le dispositif « passerelle » pour les enfants exclus de l’école pour comportement : ces enfants sont confiés aux associations des grands frères. « Ce sont des enfants de moins de 16 ans qu’on leur confie pour quelques jours. Le travail de retournement mental commence alors. Ils s’appuient sur le concept du rejet de l’arabe en France et leur montent la tête à coup de discours religieux. »

En trente ans, le terreau du désespoir nourrit la radicalisation. Le limites sont franchies.
« Ce n’est pas la pauvreté qui crée le fanatisme, sinon il y aurait beaucoup de radicalisés dans la Creuse. C’est le fait qu’il n’y ait plus d’espoir. »

La décharge de responsabilité de l’Etat est consciente et insconsciente, puisque les institutions bien huilées pensent avoir un certain pouvoir. Pourtant, dans bien des communes, elles essuient un échec devant des populations qui vivent sous le régime d’autres lois, dans un contexte idéologique, religieux et culturel en forme de propagande.

On leur demande de signer des chartes de laïcité, qu’ils signent avec leur pieds.

Ce qui fait leur succès ? Prouver grâce à l’environnement qu’ils replient sur les habitants, que leur réussite en France est impossible. Plus présents que les agents de l’Etat, ils ne s’énervent jamais et découragent tout espoir, avec douceur. Lentement, entre des élus peureux et des radicaux frustrés, les quartiers reflètent un terrain sans issue, pour celui ou celle qui se dirait qu’un ailleurs est possible. « Pourtant, lorsque l’on propose d’autres activités aux jeunes, cela marche. Le principe des radicaux c’est de mettre la main sur les plus jeunes. Et il faut être fort pour s’en sortir, encerclé par la religion. Et Nadia de rajouter : « A chaque fois qu’on parle des banlieues, on met en avant des gens issus de la communauté maghrébine. On dirait une ONG ! C’est pas un plan banlieue qu’il faut, c’est un plan national. »

TERRAIN GLISSANT

A entendre les politiques le seul danger serait Daech. Et puis d’ailleurs, on pourrait meme comprendre que tout cela est révolu . Pourtant, «  entre ceux qui reviennent, ceux qui ne peuvent pas partie en Syrie, et ceux qui sont en prison, l’ampleur du danger est évidente. »
Et le plan banlieue dans tout ça ?
«  Il faudrait exiger de ces associations, des bilans, de pouvoir les contrôler. »
Nadia a perdu son travail parce qu’elle les dénonçait, ainsi que les élus qui les laissaient faire.
Naviguant sur la peur du scandale pour les élus en place, les barbus recrutent devant les bibliothèques. Nadia parle un jour à une petite fille de 7 ans qui s’est inscrite à un cours dans le quartier, un cours d’arabe. Elle lui demande ce qu’elle a appris : «  Elle m’explique qu’on lui a parlé de la fin du monde. »
Encadrement des jeunes hors de l’école, aide aux devoirs, tout prend une connotation religieuse.
Un jour, alors qu’elle travaille pour une association, un « grand frère » qui se présente pour un emploi est recalé. Les locaux seront brûlés. La Ville a déplacé l’association dans d’autres locaux, sans porter plainte. Il ne fallait pas gêner ceux qui rapportent des voix aux élections.

Le président Macron vit sur une autre planète.

Ce sont les islamistes les fous, mais c’est nous qui faisons peur !

Mais ces anecdotes sont sans commune mesure avec le travail de « référente famille » que Nadia effectua un jour pour un quartier, autour d’un projet de soirée. Elle convia alors un ami, Fabrice, adepte du jazz, de participer «  pour leur amener autre chose ». Elle prépare une belle affiche et le lendemain les remarques ne se font pas attendre, « C’est qui ce Fabrice? ».
« Mon responsable à ce moment là, un barbu, me dit que le parents ne sont pas contents qu’il y ait un homme photographe à la soirée. Je pars en vacances et à mon retour, l’affiche est remplacée par une  » soirée Henné « , organisée par une voilée. »
Elle décide d’aller se confronter aux familles et les femmes voilées, et leur explique que ce Fabrice a perdu son fils, mort en Syrie après s’être converti, et qu’il avait accepté malgré cela de participer. Nadia n’aura pas gain de cause et remarquera aux alentours de minuit, le maire de la ville se dandiner devant ces femmes, sans qu’elles ne soient choquées.

Son local cambriolé, agressée dans un bus. Les élus lui tournent le dos et cassent le jeûne du ramadan en plein conseil municipal. «  Ce son de détails, mais c’est exactement de cette manière que le mal se propage jusqu’à pousser certains habitants à voter extrême droite. »

LA PROPAGATION DES IDÉES

Tout cela rappelle un peu trop les années 80 algériennes, pendant lesquelles on constate que les islamistes avaient déjà installé leur partis politiques et fini leur campagnes électorales. Ils étaient présents depuis longtemps mais la presse n’étant pas libre, on ne savait pas tout ce qu’il se passait.
En France, le phénomène d’expansion de l’idéologie se heurte aux hautes institutions. A chaque loi promulguée et ressentie comme brutale, il y a de la violence.
« Quand on gate trop un enfant, et que l’on finit par lui dire que cela suffit, c’est la crise. Il faut arrêter l’avancée de ces groupes radicaux. Mais on ne pourra pas revenir en arrière. On peut juste empêcher que cela s’aggrave. »

Contrecarrer cette idéologie religieuse en pratiquant le verset contre verset pourrait-il convenir ?
Une parties des habitants de ces quartiers, et élevés dans la religion musulmane n’ont pas de culture de religion assez solide, ou alors relayée par de fausses informations. Pour Nadia Remadna, cela n’a pas marché il y a déjà 25 ans en Algérie. Tous les versets en ont d’autres pour les contredire, et tout est question d’interprétation.
Il n’ y a pas de Clergé en Islam sunnite et l’évolution de l’interprétation est impossible.
« C’est pas avec les imams que la société française doit respirer, mais avec des humanistes. »

Il faut protéger notre jeunesse de l’envie de se faire exploser la cervelle !

La solution est- elle dans le recours aux intellectuels ?
Les chercheurs cherchent là où on leur demande, et le récit des racines historiques de l’Islam étudiées est peu entendu via leurs spécialistes. Nadia cite instinctivement Kamel Daoud comme un rempart important ; et celui qui l’accompagne de rappeler « Meme quand je parle à des musulmans dits intellectuels, je dois rappeler que l’antisémitisme n’est pas né après les premiers conflits israélo -palestiniens. Il peuvent aussi dire qu’il faut lire le Coran en direction de la Mecque, dans une mosquée. »

L’intégrisme commence là où la logique s’arrête.
Ai-je le droit de sortir du pied gauche de chez moi ? Tout est dicté par la religion pour ces salafistes. On annule une fete des des voisins en plein ramadan et il y a une concurrence entre les mosquées. « Je vois des filles sortir avec leur copain dans Paris et qui se changent en pieuse avant de prendre le RER, à l’approche de leur quartier. »

On dira qu’elles survivent mais l’hypocrisie est claire. Impossible de critiquer, d’émettre une contradiction, d’aller au bout d’un débat. Ceux qui s’y risquent renoncent.

Nadia Remadna a voulu tout lâcher parce qu’elle est menacée et ses enfants aussi. Le soutien des familles auxquelles elle apportent son soutien est fondamental dans son désir de repartir. Son âme de travailleuse sociale persiste.
Aujourd’hui, sans réel soutien et appui politique, les islamistes auront toujours le beau rôle et la brigade « ingérable » risque de s’éteindre. A moins de sortir du déni.

 

Capucine

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