Quelque part entre le Festival de Cannes 2016 et la Cérémonie des Césars 2017. Romain Compingt,

le scénariste de Divines d’Houda Benyamina et de Populaire de Régis Roinsard, se confie.

 

 

 

EXT. FACE À L’HORIZON DEGAGÉ – JOUR

 

ROMAIN (voix off)

Alors quel est mon parcours ? Eh bien, j’ai fait le C.E.E.A., le Conservatoire Européen d’Ecriture Audiovisuelle, juste après le BAC, parce que j’ai toujours su que je voulais écrire, j’ai toujours voulu vivre de mon écriture et j’avais aussi envie de jeu. C’était mon obsession, donc j’ai passé le concours très tôt. J’ai fait mes deux ans de formation scénaristique, c’était très enrichissant. J’ai pu travailler avec des gens qui avaient trente ans de moyenne d’âge, ce qui m’a ouvert pas mal de perspectives. A la sortie du Conservatoire, j’ai commencé à aller frapper aux portes des producteurs mais bon, j’avais vingt ans, c’était un peu compliqué. J’ai donc continué mes études, de lettres (littérature générale et comparée) à Paris III, et suivi un an de conservatoire de théâtre. Suite à quoi j’ai fait un stage dans une boîte de production (FIT production) pour Jean-Pierre Ramsay Lévi, qui m’a embauché. J’ai lu les textes des autres en tant qu’assistant littéraire, et c’est durant cette période que j’ai rencontré Alain Layrac. Alain a créé Une famille formidable avec Danièle Thompson, et écrit pour le cinéma, entre autres Mauvaises fréquentations et Héroïnes. Il se trouve que j’avais vu Héroïnes quand j’avais treize ans, qu’il n’avait pas eu le succès qu’on lui promettait tant mais qui, chaque fois qu’il passe à la télé, explose l’audimat. Ce film m’avait fasciné. Des années après, je rencontre son auteur… Alain a lu un roman que je développais à l’époque,et c’est lui qui m’a donné ma chance. On a commencé à écrire ensemble. On a mis sur pieds un projet de série et ça a été très formateur. Puis deux longsmétrages qui n’ont pas été tournés mais pour lesquels nous étions sous contrat  dont un pour Isabelle Adjanien tant que productrice et rôle principal, une histoire incroyable qui m’a appris beaucoup sur l’écriture. Travailler avec Adjani, c’est un honneur, elle est d’une bienveillance et d’une intelligence absolues. Alain m’aensuite présenté Régis Roinsard quidéveloppait Populaire avec Daniel Presley et n’avait pas de producteur. Je suis un fan absolu de Marilyn Monroe et du cinéma américain des années 50. Régis m’a proposé de faire ma version de Populaire, qu’on a vendu aux Films du Trésor. Populaire a donc été le premier scénario qui s’est concrétisé et il s’est concrétisé assez vite parce que Romain Duris s’est positionné rapidement après notre entrée au Trésor pour le rôle de Louis. A la sortie de Populaire, les producteurs sont venus davantage vers moi, j’ai développé d’autres films qui n’ont pas vu le jour, avant que je ne commence à travailler sur Divines. 

 

 

C’est la première fois que je travaillais avec une femme à la réalisation. La rencontre s’est faitesvia le producteur d’Houda, Marc Benoît Créancier, qui avait été touché par Populaire. Houda aussi y avait vu une sensibilité qui lui avait plu. Elle cherchait un scénariste parce qu’elle avait commencé à développer le projet qui s’appelait encore Bâtarde avec son ami d’enfance Malik Rumeau, metteur en scène de théâtre, et ils étaient dans une impasse en termes de dramaturgie. Elle voulait un scénariste qui avait déjà une expérience. J’ai fait mon propre traitement puis Houda et moi avons travaillé de la première version dialoguée du scénario à celle du tournage. Houda m’a ouvert des perspectives : via son association 1000 VISAGES (qui tend à démocratiser les métiers du cinéma dans les quartiers populaires), je me suis retrouvé à écrire un court-métrage, Please love me forever, pour une réalisatrice qui œuvre dans l’asso, Holy Fatma. Non pas que je me sois dit que dorénavant je ne travaillerais qu’avec des femmes. Je crois surtout aux rencontres, aux énergies… Pour accompagner la sortie de Divines, je me retrouve souvent à devoir exposer un point de vue sur la société. C’est une chance absolue que de pouvoir partager publiquement son opinion et en débattre, mais il est vrai que certaines choses me paraissent si évidentes  l’égalité entre les sexes, entre les gens, l’importance de l’altérité, par exemple – que cela m’a demandé un effort de les conscientiser et d’en faire des arguments. Ce que je veux dire, pour en revenir à la question réalisateur/réalisatrice, c’est que je n’ai pas fait de différence dans ma démarche… Mais il est vrai que j’avais jusque là travaillé avec des hommes et qu’avec Houda, il s’est passé autre chose. 

 

Alors qu’est-ce qui a été différent du fait que ce soit une femme ? Eh bien, moi ma marotte ce sont les personnages féminins, ils m’ont toujours inspiré. Ma mère et ma sœur ont eu une importance capitale dans mon éducation, j’ai toujours eu beaucoup d’amies, et cela se ressentdans mon écriture. Avoir Houdacomme interlocutrice m’a permis d’aller plus loin dans la caractérisationde ces personnages, elle m’a poussé vers des territoires que mes interlocuteurs masculins ne connaissaient pas, elle a galvanisé ma sensibilité féminine. Dounia, par exemple, est longtemps restée simplement un garçon manqué en colère, violente et fermée. Houda (et plus tard Oulaya, quand elle s’est emparée du rôle) m’a amené à en faire un personnage plus doux, plus complexe, avec notamment un vraisens de l’humour. On a été plus vite en écrivant ensemble pour le coup. 

Après, ça s’est enchaîné, j’ai fait des consultations pour Emmanuelle Bercot, Marion Vernoux, Marie Monge… Il y a finalement une sorte de logique par rapport à ma vie personnelle où les femmes sont très présentes. 

 

« Ceux qui rêvent éveillés ont conscience de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu’endormis »

Edgar Allan Poe

 

J’ai assisté de manière épisodique au tournage de Divines. En tant que scénariste, j’aime aller sur les plateaux voir le travail qui prend forme. Mais c’est compliqué d’être sur un plateau quand tu n’y as pas une fonctiondéfinie. C’est pour cela qu’on s’est mis d’accord avec Houda pour que je vienne les moments où elle avait besoin que je lui rappelle les enjeux de telle ou telle scène. Par ailleurs, j’avais accès aux rushes chaque soir. Ce qui nous permettait de débriefer notamment sur les intentions, convenir si elles avaient été imprimées ou non sur la pellicule. Voir si on pouvait se passer de certaines scènes pour alléger le plan de travail et ne pas être redondants dans le propos et l’histoire,ou si en supprimant le début d’une scène, on allait comprendre la suite. Cette collaboration s’est ensuite poursuivie sur certaines étapes de montage. 

 

 

J’ai souvent entendu Houda dire, de manière générale, qu’en tant que femme, elle devait en faire trois fois plus pour convaincre. Mais avec son producteur et ses collaborateurs masculins, elle a réussi à créer une émulation collective qui fait que sur Divines, je n’ai pas ressenti que c’était un désavantage pour elle d’être une femme. Houda est prête à déplacer des montagnes. C’est sa nature. C’est une guerrière. 

Son discours à Cannes, c’est elle. Je crois que ce qui a pu déranger tient plus sur la forme que sur le fond. Elle était survoltée et submergée par l’émotion. Je trouve magnifique qu’elle dise qu’on n’a pas le droit d’être fatigué quand on fait du cinéma, qu’elle mette les femmes et les laissés pour compte en lumière, qu’elle rende hommage aux scénaristes. C’est rare. On aura toujours besoin de défendre l’égalité homme-femme, il faudra toujours des petites piqûres de rappel. C’est la marche de l’Histoire, qui est bien souvent amnésique. Pour moi, la valeur la plus importante c’est la compréhension de l’autre. C’est pour cela que j’écris. 

 

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