« Alchimiste des émotions »

Serge Lutens ne crée pas de senteurs mais des émotions. L’un des portraits de la Revue du mois de Mars 2018 dédié aux hommes emprunte sa délicatesse.
Avant même de m’être approchée des pianos de fragrances qui ornent ses boutiques avec cette citation comme compliment de ma venue, je disais souvent avoir choisi ses parfums pour cette raison.

Il écrit avec du parfum, du maquillage et des mots. Serge Lutens est un géant, un poète. Rare dans les médias, il réunit tous les arts comme un symbole à l’infini.

Celui qui se « retourne très peu » a inventé un monde qui porte son nom.
A 75 ans, ermite à Marrakech en compagnie de ses livres, Serge Lutens n’est pas dépaysé. Celui qui ne s’est jamais perdu dans les apparences du monde de la mode, a toujours cherché une identité véritable. Pour lui, pour les autres.
J’ai cherché à rencontrer ce timide maladif, en vain. Peu importe nous nous connaissons si bien. Je l’ai senti, écouté et lu pour circonscrire une existence volatile.

Un adjectif qui colle à notre rencontre olfactive, au coin d’un comptoir d’essences de couleur ocre. Ce fut le coup de foudre et il m’avait découverte avant moi.
Je sais, c’est trop. Pourtant, lorsque l’on apprend à connaitre cet artiste délicat, impossible de ne pas se rendre à l’évidence d’un talent qu’il a lui-même du mal à envisager.

Là où la plupart des parfums uniformisent les odeurs de peau, Serge Lutens vous rend la vôtre, révèle quelque chose d’elle, inattendue, son identité d’origine et elle voyage avec votre vie.
A 14 ans, mis dans un salon de coiffure sans vocation, il commence l’œuvre de sa vie justement : le dialogue avec l’autre. Avec le maquillage, très vite, il recherche un idéal de beauté, voulant faire des femmes des œuvres d’art. Eloignée de sa mère, en pleine loi Pétain contre l’adultère, Serge Lutens n’aura de cesse de combler un vide total, de parole, de chaleur et de tendresse. Pire encore, il gardera l’image d’une femme vive qui se laisse abandonner.
« Je me sens en mission, comme un curée au service des femmes. »
L’adolescent découvre la couleur noire que l’on retrouvera dans ses photographies et le graphisme de sa parfumerie, associée à des lignes qui ne sont pas sans rappeler les vitraux d’une église. Le noir le dessine, le décide, du regard à sa silhouette élégante. Un noir qu’il aime voir multicolore.
Les parfums ne l’intéressent pas vraiment au début de sa carrière, mais comme tout ce qu’il fait, c’est une rencontre, un instant qui fait vaciller sa volonté.

En 1968, à Marrakech, il ramasse du cèdre, de la cire et du bois. Sans l’avoir prémédité, il vient de créer un parfum. Il faudra attendre l’année 1990 pour que nous puissions profiter des odeurs mêlées qu’il aura découvertes. Et c’est une révolution. Serge Lutens s’éloigne des fluides correspondant un produit social, les dépouillent pour nous laisse l’essence, l’essentiel. Plus encore, la grande révolution tient au fait que le parfum n’a pas de sexe.

 

Mais le plus simple pour comprendre cet univers est encore d’entrer chez lui. Un Riad, au cœur de la médina de Marrakech. « Ma maison m’a chassé de chez moi ! ».

D’emblée tout est dit sur le rapport à la fois amoureux et conflictuel qui unit Serge Lutens à ce qu’il n’est pas tout à fait exact de nommer maison. Encore moins palais, même si la surface se mesure en milliers de mètres carrés. Dans chaque pièce, on a l’impression d’être au bout du monde. » Dans ce labyrinthe, les passages sont éclairés à la lumière imperceptible de centaines de lanternes. Combien ? « C’est comme si vous me demandiez de compter mes jours de vie, mes minutes, mes cauchemars. »
De temps à autre, un son comme choisi perce le silence des chambres : le chant du muezzin, le ruissellement d’une fontaine, le pépiement des oiseaux.

Cet obsédé de la perfection et du détail abouti y a mis en scène une succession de salons, un bureau, une chambre… Prétextes à accueillir l’une des plus belles collections au monde de tableaux orientalistes, des tortues, des objets décoratifs, des harnachements de chameaux, des bijoux de Touaregs, des riens ramassés au cours de promenades ou de voyages.
À certaines époques, le chantier a rassemblé ¬jusqu’à 500 ouvriers, venus des quatre coins du pays avec leurs familles. Menuisiers, sculpteurs, bronziers, spécialistes de la céramique qu’il est allé chercher à Fez. Pas un mur, un sol, une sculpture, des zelliges dont il n’a imaginé le dessin jusqu’à la coupole d’une pièce minuscule dont les ruchers ouvragés, tels des stalactites, descendent en cascade sur plusieurs mètres. Il a fallu sept ans et plusieurs tentatives pour aboutir au résultat souhaité par cet esthète exigent. « Je n’ai pas fait grand-chose, je possède une documentation colossale, nuance-t-il. Je montrais des livres à ces artisans qui avaient dans leurs mains la mémoire des gestes.

Avec les documents, tout s’est remis en route. Cela a été une école pour moi, un éveil de la mémoire pour eux. Cette maison a rempli un vide. Ou plus justement occupé car, en réalité, le vide est toujours en moi. Aujourd’hui je le meuble avec l’écriture. » Un vide qu’il promène depuis l’enfance, petit garçon né d’un adultère, partagé entre deux familles, qui choisit de « vivre à distance » comme il dit, dans ses mondes intérieurs : la quête impossible d’une femme rêvée au teint d’albâtre qu’il n’aura de cesse de réinventer à travers le maquillage et les photos obsédantes de ses publicités, quête de la beauté sous toutes les formes dont la maison de Marrakech est une illustration.
« C’est plein, ces parties très sculptées, mais ce n’est pas un plein, confie-t-il embrassant d’un geste les empilements de frises qui décorent les murs. Le dessin et la gravure sont tellement serrés que ça devient un vide. À les regarder, on ressent le même repos que sur une surface lisse. » Nombre de ces motifs, il les a empruntés à l’Alhambra ou plutôt aux livres d’Owen Jones qui a consacré plusieurs années de sa vie à répertorier les moindres décors du palais andalou. Chaque livre pèse 30 kg.
« J’ai acquis tout cela quand je suis rentré dans cette histoire jusqu’à ce que je me dise que c’était fini. Alors, ça ne m’a plus intéressé. C’est mon passé. Aujourd’hui, je suis plutôt dans le souvenir des gens qui ont réalisé ce travail extraordinaire. » Au fond, ce qu’il aime dans sa maison, ce sont « toutes les parties qui paraissent inutiles mais qui ne le sont pas pour la tête. Les promenades, cette petite cour étroite dont les perspectives filent vers le ciel, les galeries, ces choses qui étaient dans les cloîtres. » D’ailleurs, il a senti le besoin de recréer, au cœur de la maison, une école coranique qui déroule ses cellules le long d’une coursive entièrement sculptée d’une dentelle de cèdre. En fait, des écritures arabes qui toutes disent : « Il n’y a de savant que Dieu. »

« Tout ce que nous faisons est originel, en résonance avec notre naissance. » De cette existence incongrue en esthète artistique naît une musique éternelle.

 

Capucine

 

WOMEN SIDE 2018

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